mardi 7 avril 2026

Blaise Pascal (1623-1662) biographie

 Blaise Pascal est né le 19 juin 1623 à Clermont-en-Auvergne, ville à l’époque d’environ 9 000 habitants environ. Il est le fils d’Antoinette Begon (1596-1626) et d’Étienne Pascal (~1588-1651) un juge local membre de la noblesse de robe. Il a le même prénom que le frère de son père. Il est baptisé le 27 juin. Blaise a deux sœurs, Jacqueline (1625-1661), et Gilberte (1620-1685).

En 1626, sa mère meurt. Son père achète la charge de second président de la Cour des aides de Clermont. Sous l’Ancien régime, les fonctions publiques, exercées de nos jours par des fonctionnaires recrutés sur concours, étaient vendues par le roi et étaient héréditaires. La Cour des aides jugeait en appel de certains contentieux fiscaux.

Dès 1628, Cornélius Jansen (1585-1638), professeur d’Écriture Sainte à l’Université de Louvain, commence la rédaction de son grand ouvrage qui vise à systématiser la doctrine d’Augustin (354-430) sur la grâce dispersée dans son immense œuvre.

Fin 1631, Étienne Pascal quitte Clermont avec ses enfants pour Paris.

Le 1er janvier 1632, il s’installe à Paris. Il ne se remarie pas. Il engage une gouvernante, Louise Delfault ( ?-1658). Il décide d’élever seul ses enfants et de les instruire. Son plan prévoyait de huit à douze ans des leçons de choses, les langues anciennes jusqu’à quinze ou seize ans puis les mathématiques.

En 1634, alors qu’il a onze ans, Blaise Pascal compose un court Traité sur les sons. Son oncle, Blaise Pascal, qui a acheté la charge de son père, entre en fonction à Clermont. Jean-Ambroise Duverger de Hauranne ou l’abbé de Saint Cyran (1581-1643), ami de Cornélius Jansen, commence à prêcher à Port Royal. L’abbaye est dirigée par la Mère Angélique, Jacqueline Arnauld (1591-1661), sœur d’Antoine Arnauld dit, le « grand Arnauld » (1612-1684) et de Robert Arnauld d’Andilly (1589-1674) notamment.

En 1635, Etienne Pascal commence à fréquenter les réunions de l’Académie que vient de fonder le révérend père Marin Mersenne (1588-1648), religieux minime. Il est en relation avec nombre de grands savants de l’époque : le mathématicien et physicien Gilles Personne de Roberval (1602-1675), l’architecte et mathématicien Girard Desargues (1591-1661), Claude Mydorge (1585-1647), le philosophe et savant Pierre Gassendi (1592-1655) et le philosophe, mathématicien et physicien René Descartes (1596-1650). Blaise l’imitera. Encore enfant, il aurait étudié les Éléments d’Euclide jusqu’à la 32e proposition « La somme des angles d’un triangle est égale à deux droits [180°] » selon sa sœur, Gilberte Périer qui le raconta après sa mort. Tallemant des Réaux, dans ses Historiettes, raconte qu’il lisait – et comprenait – Euclide, en cachette. Il est peu probable qu’il les ait découverts seul comme le veut cette légende. Cornelius Jansen publie Mars gallicus où il critique la politique d’alliance de Richelieu avec les protestants qu’il assimile à une trahison de l’Église catholique (cf. Françoise HildesheimerLe Jansénisme. L’histoire et l’héritage, Desclée de Brouwer, 1992, p. 18). De son côté, Antoine Arnauld, dans ses thèses en Sorbonne, défend l’augustinisme.

En 1636, Etienne Pascal se rend en Auvergne avec sa fille Gilberte et son fils Blaise. Il confie Jacqueline.

En 1637 paraît un gros ouvrage de René Descartes composé d’une introduction intitulée, le Discours de la méthode pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences, et de trois essais scientifiques, à savoir la Dioptrique, qui traite d’optique physique, les Météores, qui traite par les mathématiques et l’observation les phénomènes météorologiques comme l’arc-en-ciel en refusant les explications magico-religieuses et la Géométrie où algèbre et géométrie sont traitées ensemble. Etienne Pascal et son ami Roberval reprochaient à Descartes le manque d’utilisation des expériences en physique. En mathématiques, il lui préférait Pierre de Fermat (1601-1665).

Le 26 mars 1638, Étienne Pascal, participe à une manifestation de rentiers de l’Hôtel de ville mécontents car l’État ne les payait plus régulièrement. De peur d’être arrêté, il se cache. Le 14 mai, Saint Cyran, que le cardinal de Richelieu trouvait plus dangereux que six armées, est arrêté et emprisonné à Vincennes. Il n’est accusé de rien de précis. En septembre, Etienne Pascal soigne sa fille Jacqueline atteinte de la petite vérole. Puis, après qu’elle a guéri, il quitte Paris pour se cacher en Auvergne. 

En février 1639 Jacqueline Pascal joue le rôle principal d’une comédie de Scudéry (1601-1667), Le Prince déguisé (1635), donnée par Boisrobert (1592-1662), un des fondateurs de l’Académie française, devant le cardinal de Richelieu (1585-1642). Elle intervient auprès du “premier ministre” : Étienne obtient sa grâce. Il rend visite au cardinal et devient commissaire délégué par le Roi pour l’impôt et levée des tailles en Normandie.

Fin août 1639, une émeute éclate à Rouen dans une région ravagée par la peste et les impôts. Les émeutiers prennent la ville. Les Pascal se retirent à Gisors.

Le 2 janvier 1640, commence la répression sanglante de l’émeute. La répression aurait fait 300 morts. Peu après, la famille Pascal s’installe à Rouen. Le travail de Desargues intéresse particulièrement le jeune Pascal. Il lui inspire l’Essai pour les Coniques. La majeure partie en est perdue mais un résultat essentiel et original en reste sous le nom de théorème de Pascal ou hexagramme mystique. L’Augustinus de Cornélius Jansen est publié à titre posthume. Son titre complet est : Augustinus, seu doctrina sancti Augustini de humanae naturae, sanitate, aegritudine, medicina, adversus Pelagianos et Massilienses (Augustin ou la doctrine de saint Augustin portant sur la nature humaine, la santé, la maladie et la médecine, contre les Pélagiens et les Marseillais). L’ouvrage de 1300 pages présente de façon systématique une interprétation d’Augustin (354-430) qui s’en prend aux tentatives des jésuites de concilier la liberté humaine avec la grâce divine, notamment à l’ouvrage de Luis de Molina (1535-1600) De concordia liberi arbitrii cum divinae gratia donis (L’accord du libre arbitre avec les dons de la grâce divine) de 1588. Molina, fondateur de l’ordre des Jésuites, comme tout chrétien, considère que l’homme a été corrompu par le péché originel. Toutefois, il considère qu’il possède le libre arbitre par lequel, sans aucun motif, il peut choisir le bien ou le mal reprenant en apparence au moins la thèse du moine Pélage (350-420) et de son disciple Julien d’Eclane (388-455) qu’Augustin combattit. Pour aider l’homme, Dieu lui accorde la grâce. Mais celle-ci n’est pas absolument efficace sans le libre arbitre qui l’accepte ou non. Si certains hommes sont prédestinés, c’est uniquement au sens où Dieu a prévu à l’avance l’usage qu’ils feront de leur libre arbitre pour être sauvé. Du point de vue moral, les jésuites exigent de respecter les commandements de Dieu et de l’Église selon la casuistique très large qu’ils ont adoptée qui rend la vie chrétienne assez facile pour les laïcs. Cette doctrine qui se sait partiellement nouvelle dans l’Église, qui se veut moderne, qui tient compte de l’humanisme et veut lutter contre la Réforme (ou protestantisme) sera toujours en butte de l’hostilité des Jansénistes. Pierre Corneille (1606-1684) rend visite à la famille Pascal avec qui il se lie d’amitié. Il prie Jacqueline pour qu’elle compose des vers sur La Conception de la vierge. Le 8 décembre, Jacqueline Pascal obtient le prix du Puy des Palinods (le palinod est un poème religieux qui célèbre l’immaculée conception de la Vierge). 

Le 13 juin 1641, Gilberte Pascal épouse Florin Périer, son cousin, conseiller à Cour des aides de Clermont. Pascal commence à souffrir quotidiennement. Le 1er août, l’Inquisition condamne tous les ouvrages écrits pour ou contre l’Augustinus.

Le 6 mars 1642, l’Augustinus de Cornélius Jansen est condamné par la bulle In Eminenti car il contrevient à l’interdiction faite par le pape Paul V (1550-1605-1621) en 1611 et par Urbain VIII (1568-1623-1644) en 1625 de ne pas discuter des questions relatives à la liberté humaine et à la grâce divine. Les ouvrages publiés contre l’Augustinus sont également condamnés. Pascal commence à mettre au point sa machine à calculer, peut-être pour simplifier les longs calculs effectués par son père pour les impôts. Le 4 décembre, Richelieu meurt. Le peuple de Paris fête l’événement, signe de son impopularité.

Le 19 janvier 1643, la bulle In Eminenti est publiée. Le 1er février, Saint Cyran décide de rompre le silence. C’est le grand Arnauld qui est chargé de défendre la cause « janséniste ». Le 6 février, Saint Cyran est libéré. Le 14 mai, Louis XIII meurt (1601-1610-1643). Son fils, Louis XIV (1638-1643-1715), âgé de 5 ans lui succède. Le royaume est gouverné par la régente, Anne d’Autriche (1601-1666), sa mère et par le cardinal Mazarin (1602-1661) qui avait succédé à Richelieu. Le 25 août Antoine Arnauld fait paraître De la fréquente Communion. Il y attaque la morale laxiste d’un jésuite qui conseillait à une pénitente de se confesser avant et juste après d’aller au bal. L’ouvrage est approuvé par des ecclésiastiques et des docteurs en Sorbonne. Puis il publie la Théologie morale des Jésuites où il attaque la casuistique de leur morale. Son frère, Arnauld d’Andilly, traduit le Discours de la réformation de l’homme intérieur de Cornélius Jansen. Saint Cyran meurt le 11 octobre.

En 1645, Pascal achève de construire la Pascaline, machine à calculer capable d’effectuer les quatre opérations. Il en écrit le mode d’emploi : Avis nécessaire à ceux qui auront la curiosité de voir ladite machine et s’en servir. Ce fut un échec commercial à cause de son coût élevé (100 livres). Pascal améliorera la conception de la machine pendant encore dix années et en construira une cinquantaine d’exemplaires.

En janvier 1646, le père de Pascal se démet la cuisse après une chute sur la glace. Il est soigné par deux guérisseurs jansénistes, les frères Deschamps, l’un seigneur de La Bouteillerie et l’autre seigneur Des Landes. Pascal à leur invitation se met à lire Jansen, Saint Cyran et le grand Arnauld (cf. Henri GouhierBlaise Pascal. Commentaires, Vrin, 1971, p. 99-100). C’est la date de sa « première conversion ». Il faut entendre par là le passage d’une pratique religieuse routinière, voire occasionnelle, à une pratique religieuse vécue comme telle. Toute la famille est bientôt convertie. Elle se place sous l’influence de l’abbé Guillebert, docteur en Sorbonne et curé de Rouville (un village près de Rouen). En octobre, Etienne Pascal, en présence de son fils Blaise et du physicien Pierre Petit (1598-1677), ami de Pierre Gassendi, réalise pour la première fois en France l’expérience de Torricelli (1608-1647). Sa connaissance provenait de Mersenne qui en avait ramené l’idée après son voyage en Italie. Il envoie un compte-rendu à Pierre Chanut (1601-1662), résident de France en Suède. Pascal invente et réalise de nombreuses expériences sur la question du vide.

Au début de 1647, Pascal et ses amis s’opposent au rationalisme de Jacques Forton, sieur de Saint-Ange (160 ?-1651), auteur de La Conduite du jugement naturel où tous les bons esprits de l’un et l’autre sexe pourront facilement puiser la pureté de la science, qui réconciliait la foi et la raison de sorte à éliminer la révélation et la grâce. Ils veulent l’écarter – sans succès – de l’Église. Au printemps 1647, l’état de santé de Pascal est inquiétant : maux de tête et d’estomac, paralysie des jambes. Vers le milieu de l’année, il arrive à Paris avec Jacqueline. Commence ce que l’on nomme « la période mondaine ». Les 23 et 24 septembre, Descartes rend visite à Pascal. Le premier jour, sa sœur Jacqueline et Roberval étaient présents, mais non le lendemain (cf. Vincent Carraud, Pascal et la philosophie, P.U.F., « Épiméthée », mai 1992, p. 39). Descartes dans sa correspondance indique qu’il aurait évoqué avec lui l’idée de réaliser l’expérience de Torricelli au pied et au sommet d’une montagne pour mettre en lumière le rôle de la pression de l’air (Descartes : lettre à Mersenne du 13 décembre 1647 et lettre à Pierre de Carcavi du 11 juin 1649). Le désaccord était évident car Descartes niait l’existence du vide que Pascal soutenait sur la base des mêmes expériences (cf. Mesnard, 1951, p.40). Jacqueline, quant à elle, parle d’entretiens concernant aussi la théologie (cf. Carraud, 1992, op. cit, p. 39-40). En octobre, il publie les Expériences nouvelles touchant le vide, compte-rendu des expériences variées autour de celle de Torricelli qu’il avait faites à Rouen. Il s’ensuit un échange de lettres avec le père Étienne Noël (1589-1659), recteur du Collège de Clermont, , le principal établissement de l’ordre des Jésuites, partisan de la physique des anciens qui avait été un des maîtres de Descartes au collège de La Flèche. Il écrit à son beau-frère en octobre pour lui proposer de réaliser l’expérience de Torricelli au pied et au haut du Puy-de-Dôme. Dans le même temps, Pascal se rend avec Jacqueline à Port-Royal et suit les sermons du père Antoine Singlin (1607-1664). En décembre (ou début 1648 pour Mesnard, 1951, p.44), commencent ses entretiens avec Antoine de Rebours (1592-1661), autre confesseur de Port-Royal. Pascal se propose de mettre la raison au service de la foi, ce qui ne conviendra pas au sévère janséniste. Il semble qu’il ait vu en Pascal un savant dominé par la libido sciendi (cf. Henri Gouhier [1898-1994], Blaise Pascal. Commentaires, 1971, p.113).

Le 15 juin 1648, la déclaration faite au parlement de Paris énonçant les limites du pouvoir du roi marque les débuts pour les historiens de la période la Fronde, période de contestation du pouvoir royal. Florin Périer réalise l’expérience demandée par Pascal le 19 septembre. Le 22 il donne le compte-rendu de l’expérience en une lettre à Pascal. En novembre, ce dernier publie le Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueursqui donne l’échange de courrier entre Pascal et son beau-frère précédée d’une introduction et suivie de considérations terminales.

Le 22 mars 1649, un privilège du roi lui réserve la fabrication de la machine arithmétique qu’il a continué à perfectionner. Dans le même temps, Nicolas Cornet (1592-1663), le syndic de la Faculté de théologie de Paris, poussé par les Jésuites, fait une liste de cinq propositions qui représentent selon lui la doctrine de Jansénius et demande sa condamnation. Il ne l’obtient pas de la Sorbonne. Elles sont transmises à Rome.

Son père meurt le 24 septembre 1651 et Pascal prend possession de son héritage et de celui de sa sœur Jacqueline. En effet, avec cette dernière, ils se font donation réciproque et il lui assure une rente (cf. Mesnard, 1951, p.48). Cette même année, Jacqueline prépare son entrée à l’abbaye de Port-Royal à laquelle son père s’opposait. Pascal commence la rédaction du Traité du vide dont il nous reste la Préface. Elle présente un indéniable intérêt épistémologique. Pascal y oppose le domaine de la foi où importe la tradition du domaine de la science où la raison doit nécessairement s’appuyer sur l’expérience. Le 25 juin, un jésuite, dans la thèse qu’il soutient dédiée à Monsieur de Ribeyre, premier président en la Cour des Aides et ami des Pascal, fait allusion à Blaise Pascal qu’il accuse implicitement de s’être attribué les travaux de Torricelli. Dans la lettre à Ribeyre du 16 juillet, Pascal proteste de façon appuyée. La lettre nous indique le projet de Pascal pour son traité (Pascal, Œuvres complètes, Lafuma, p. 226-229 ; cf. Carraud, 1992, p. 54). Pascal écrit le 17 octobre une lettre aux Périer sur la mort de son père où se lit une critique de la conception stoïcienne de la mort (cf. Carraud, 1992, note 1 p. 205).

Le 4 janvier 1652, sa sœur Jacqueline devient sœur Sainte-Euphémie. En avril 1652, Pascal tint une conférence scientifique dans le salon de Mme d’Aiguillon (1604-1675) où il présenta sa machine arithmétique. En juin, il écrit à la reine Christine de Suède (1626-1632-1654-1689) avec un ton peu religieux. En octobre, il quitte Paris pour Clermont. On lui prête une sorte d’aventure auprès d’une mystérieuse « Sapho du pays » qui aurait été savante. Pascal fait une donation à Louise Delfaut, fille majeure, demeurant à la même adresse que Pascal, d'une pension viagère de 400 livres qui lui sera continuée en cas de profession religieuse et destinée à récompenser les services qu'elle a rendus au sieur Pascal, père du donateur, pendant 20 ans, à condition qu'elle ne réclame pas ses gages. La prise en charge de cette rente est effectuée par Jacqueline et Gilberte Pascal, sœurs de Blaise, et Florin Périer, mari de la dernière, le 1er mars 1652.

En mai 1653, Pascal revient à Paris. Un différend l’oppose à sa sœur à propos de la dot nécessaire pour entrer au couvent. Les Pascal s’estiment déshérités par Port-Royal et joués par les religieuses. Le pape Innocent X (1574-1644-1655) par la constitution apostolique Cum occasione du 31 mai condamne cinq propositions de Jansénius. Pendant ce temps, Pascal connaît une vie mondaine. Il fréquente le duc de Roannez (1627-1696), membre de la haute noblesse. Par ce dernier, il fréquente le libertin Antoine Gombaud, chevalier de Méré (1607-1684). Ce dernier est un des concepteurs de la notion de « l’honnête homme » qu’il conçoit comme capable de plaire. Pour cela, il ne doit avoir aucune attache. Méré a pour correspondant Damien Mitton (1618-1690) dont il reste peu d’écrits. Pascal nomme explicitement ce dernier dans le fragment des Pensées soutenant que « le moi est haïssable. Vous Mitton, vous le couvrez, vous ne l’ôtez point pour cela. Vous êtes donc toujours haïssable. », Lafuma 597) Pascal semble avoir été profondément sceptique à cette époque. Le 3 août la ville de Bordeaux se soumet, ce qui met fin pour les historiens à la Fronde. De septembre à décembre, Pascal a peut-être voyagé vers le Poitou en compagnie de Méré du duc de Roannez et Damien Mitton (cf. Mesnard, 1951, p. 54-55).

En janvier 1654, il est de retour à Paris. Pascal, sur l’initiative de Méré, commence les recherches sur les probabilités. Il travaille les mathématiques. Il rédige un Traité de l’équilibre des liqueurs et un Traité du triangle arithmétique. Sa sœur Jacqueline lui reproche sa frivolité. Il la visite à Port-Royal. Le 7 juin, Louis XIV est sacré. C’est le duc de Roannez qui porte l’épée du roi. Le 27 septembre, un bref d’Innocent X précise à l’encontre d’Arnauld que les cinq propositions condamnées sont bien contenues dans l’Augustinus. Peut-être, si l’on en croit l’Abrégé de l’histoire de Port-Royal de Racine (1639-1699), Pascal eut-il l’intention de se marier. À la fin de 1654, il a peut-être un accident sur le pont de Neuilly (contra Mesnard, 1951, p. 64). Le 23 novembre 1654, entre dix heures et demie et minuit et demi, Pascal a une intense vision religieuse qu’il écrit immédiatement pour lui-même en une note brève, appelé le Mémorial, commençant par « Feu. Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, pas des philosophes ni des savants… » Il l’a conclue par une citation du Psaume 119,16 : « Je n’oublierai pas ces mots. Amen. » Il coud soigneusement ce document dans son manteau et le transfère toujours quand il change de vêtement ; un serviteur le découvrira par hasard après sa mort. C’est sa « seconde conversion ». Durant plusieurs semaines, il fait retraite à Port Royal. L’abbaye permettait à des laïcs une vie de dévotion.

Le 7 janvier 1655 Pascal loge encore dans le plus ancien des deux couvents de Port-Royal pour une retraite de quinze jours. On peut dater du début de cette année l’Entretien avec de Sacy qui fut rédigé ultérieurement par Nicolas Fontaine (1625-1709), secrétaire de de Saci (cf. Vincent Carraud [né en 1957], Pascal et la philosophie, P.U.F. Épiméthée, 1992, p.95). L’entretien montre de Sacy (1613-1684) inviter Pascal a traité de philosophie. Ce dernier oppose le stoïcisme d’Épictète (50-125/130) qui a connu la grandeur de l’homme mais méconnu sa faiblesse au scepticisme de Montaigne (1533-1592) qui a connu sa faiblesse mais non sa grandeur. De cette opposition, il résulte que la religion chrétienne, qui connaît les deux aspects de l’homme, est vraie. Le 21 janvier, il retourne dans le monde. L’Abbé Charles Picoté refuse l’absolution du duc de Liancourt sous prétexte qu’il est lié à Port Royal. Le 24 février Arnauld riposte dans la Lettre à une personne de condition où il condamne les cinq propositions en prétendant qu’elles ne sont pas dans l’Augustinius et chez (saint) Augustin. Le père François Annat (1590-1670), jésuite et confesseur du roi, lui répond en l’accusant de calvinisme. Le 10 juillet, Arnauld réplique dans la Seconde lettre à un duc et pairadressé au duc de Luynes (1620-1690), traducteur du latin de Descartes en français, ami de Port Royal et fils du duc de Chevreuse. Il réussit à convertir le duc de Roannez qui renonce à un brillant mariage. Le grand oncle du duc, le comte d’Harcourt, furieux, tente de faire assassiner Pascal qui en réchappe par hasard.

Le 14 janvier 1656, Arnauld est condamné sur la question de fait, à savoir que les cinq propositions sont dans l’Augustinius. Pascal publie la Lettre à un provincial par un de ses amis sur le sujet des disputes présente de la Sorbonne datée du 23 janvier, première d’une série de 18 lettres connues sous le nom de Provinciales. Sa documentation lui est fournie par Antoine Arnauld et Pierre Nicole (1625-1695). Les deux auteurs discutent avec Pascal du plan de ses lettres. C’est avec leur approbation qu’il publie. Bref, il faut y voir une œuvre collective écrite par le seul Pascal. Le 29 janvier paraît la Seconde lettre écrite à un provincial. Le 31 janvier Arnauld est censuré et exclu de la Sorbonne. Pascal le rencontre à Port-Royal où il s’était réfugié. Le 9 février paraît la Troisième lettre écrite à un Provincial. Ces trois premières lettres visent à défendre Arnauld sous la menace de la censure sans succès. Le 25 février paraît la Quatrième lettre écrite à un provincial. Arnauld condamné, elle attaque la théologie des Jésuites tout comme leur morale. Le 20 mars paraît la Cinquième lettre écrite à un provincial. Le 24 mars a lieu le “miracle” de la Sainte-Épine. Melle Marguerite Périer, pensionnaire de Port Royal et nièce de Pascal, est guérie d’une fistule lacrymale qui la défigurait au contact d’une relique de la Sainte-Épine, c’est-à-dire d’une épine qui proviendrait de la couronne qu’aurait portée Jésus de Nazareth lors de sa crucifixion. Le 10 avril paraît la Sixième lettre écrite à un provincial. Le 25 paraît la Septième lettre écrite à un provincial. Le 28 mai paraît la Huitième lettre écrite à un provincial. Le 3 juillet paraît la Neuvième lettre écrite à un provincial. Les lettres 5 à 9 présentent sous un jour ironique les défauts de la morale des jésuites. Le 2 août paraît la Dixième lettre écrite à un provincial dans laquelle Pascal définit clairement sa position. Il réfute directement la morale des Jésuites et s’indigne de l’attrition, c’est-à-dire du regret de ses fautes par peur de l’Enfer qu’ils exigent pour l’absolution suite à une confession en lui opposant la contrition qui est le regret des fautes fondé sur l’amour de Dieu. Le père Nouet répond violemment à Pascal, l’accusant notamment de tourner en dérision les choses saintes. Le 18 août paraît la Onzième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial aux révérends pères jésuites. Dans le même temps Pascal commence une correspondance avec la jeune sœur du duc de Roannez qui, âgée de 23 ans, était avec son frère en Poitou où elle réfléchissait à sa possible vocation religieuse. Pascal se montre guide spirituel. Le 9 septembre la Douzième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial aux révérends pères jésuites. Le 30 septembre paraît la Treizième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial aux révérends pères jésuites. Le 16 octobre, le pape Alexandre VII, par la bulle Ad Sacram, réitère la condamnation des cinq propositions et affirme leur présence dans l’Augustinus. Le 23 paraît la Quatorzièmelettre écrite par l’auteur des lettres au provincial aux révérends pères jésuites. Les lettres 11 à 14 discutent doctement de la morale des jésuites. Pascal s’y défend de diverses attaques. Le 25 novembre paraît la Quinzième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial aux révérends pères jésuites. Le 15 décembre paraît la Seizième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial aux révérends pères jésuites. C’est Port Royal tout entier, menacé de persécution, que Pascal défend. Pour ce faire, il montre comment la morale des Jésuites permet la calomnie qu’ils emploient … contre les Jansénistes. C’est à Noël qu’il écrit les dernières que nous avons conservées à Mademoiselle de Roannez.

Le 24 janvier 1657, paraît la Dix-septième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial au révérend père P. Annat, jésuite. Ce dernier venait d’accuser les Jansénistes d’hérésie (accusation qui perdure dans le catholicisme). Le 17 mars un formulaire rédigé par le clergé condamne les « cinq propositions de Cornelieus Jansenius, contenues dans son livre intitulé Augustinus » (cf. Mesnard, Pascal L’homme et l’œuvre, Boivin, 1951, p.103 et p.119). Le 24 mars paraît la Dix-huitième lettre écrite par l’auteur des lettres au provincial au révérend père P. Annat, jésuite. C’est la dernière même s’il reste un fragment d’une Dix-neuvième lettre (cf. Pascal, Œuvres complètes, Seuil, 1963, édition Lafuma, p. 468-469). La première édition des Provinciales tout entière sous le pseudonyme de Louis de Montalte est publiée. Suite au formulaire rédigé par le clergé, Pascal participe à la rédaction de la Lettre d’un Avocat au Parlement signée par l’avocat Antoine le Maistre. Grâce à elle, si le parlement enregistra la bulle, la signature du formulaire ne fut pas, pour quelques années, exigée. Fin 1657 ou début 1658 se place la conférence sur son projet d’Apologie de la religion chrétienne que Pascal aurait donné à Port Royal selon les témoignages de Nicolas Filleau de la Chaise (1631-1688 ; Discours sur les Pensées de Pascal, 1672) et d’Étienne Périer (cf. Carraud, 1992, note 2 p.95 ; Francesco Paolo Adorno dans son Pascal, Perrin, 2010, p.18, propose le printemps, plus précisément mai ; avant lui Jean Mesnard faisait de même, cf. p.129 ; Lafuma la place en octobre-novembre). Elle serait à l’origine de ce qui deviendra les Pensées de Pascal. En 1658, Louise Delfaut meurt. Elle avait chargé Blaise Pascal de son testament. En décembre, une œuvre anonyme, l’Apologie pour les casuistes contre les calomnies des jansénistes, les défend dans leurs thèses les plus discutables, notamment sur la défense de l’homicide. Elle est vraisemblablement due au Père Pirot (1596-1659), un ami du Père Annat. Le livre fait scandale. Les curés de Paris décident de poursuivre l’ouvrage devant le Parlement et la Faculté de Théologie.

En février 1658 Pascal rédige son Premier écrit aux curés de Paris contre l’Apologie pour les casuistes. Puis, il écrit un Second écrit aux curés de Paris. Le troisième et le quatrième écrit sont attribués à Arnauld et Nicole. En juin, il rédige un Cinquième écrit aux curés de Paris. Pascal lance dans le même temps le concours sur la roulette, ou cycloïde, à destination des mathématiciens. Il pose six problèmes. Il se rend compte que les quatre premiers ont déjà été résolus par Roberval. La Faculté de Théologie condamne l’Apologie pour les Casuistes et les Jésuites font de même. Pascal écrit un Sixième écrit aux curés de Paris daté du 24 juillet. Vers la même époque il compose les Écrits sur la grâce. Ils visent essentiellement à montrer que l’homme ne peut agir pour le bien que par la grâce efficace et continue de Dieu. Pascal se propose selon Pierre Nicole d’enlever à la doctrine son air farouche. Pascal compose peut-être à cette époque les deux opuscules, l’Esprit de la géométrie et l’Art de persuader. Ils sont peut-être des projets de préface aux Éléments de géométriequ’Arnauld lui demanda d’écrire pour les « petites écoles » de Port-Royal. Le projet de Pascal, insuffisant pour Arnauld, fut repris par ce dernier. Le texte de Pascal a disparu. En novembre, il clôt son concours sur la cycloÏde : il n’y aura pas de lauréat. Pierre Nicole publie une traduction latine des Provinciales avec des notes sous le pseudonyme de Guillaume Wendrock. En décembre, dans une Lettre à Carcavi, Pascal publie les solutions aux problèmes qu’il avait posés. On estime que les fondements du calcul intégral y sont contenus. Leibniz (1646-1716) en fera son miel quand il les lira. Durant l’hiver, il tombe gravement malade.

En 1659 il est reconnu comme l’auteur des Provinciales. En mars, il est abattu et ne peut faire d’effort d’attention. À la fin de l’année, Rome condamne l’Apologie pour les Casuistes.

En 1660, les Provinciales sont condamnées. De mai à septembre, une rémission permet à Pascal de se rendre à Clermont. Le 10 août il répond à Fermat qui voulait qu’ils se rencontrassent à mi-chemin qu’il est trop faible pour le faire. Pascal s’efforce en ses dernières années d’aider les pauvres.

Le 1er février 1661, l’Assemblée du Clergé prend la décision d’imposer la signature du Formulaire à tout membre du clergé et à tout les maîtres d’école. Cela revient à interdire le jansénisme et Port-Royal. Le 9 mars 1661, Mazarin meurt. C’est le début du long règne solitaire de Louis xiv qui ne prend pas de « premier ministre ». Le 13 avril, le Conseil d’État ratifie la décision de l’Assemblée du Clergé. Dans un premier temps, Pascal sur le mandement des Grands-Vicaires du Cardinal de Retz qui, sous réserve de la distinction du droit et du fait, accepte la signature du formulaire. C’est la position d’Arnauld. Le mandement est supprimé par le Conseil du Roi le 14 juillet. Le 1er août, Rome le condamne. Mère Angélique meurt le 6 août. Jacqueline, opposé à la signature du mandement, meurt le 4 octobre. Le 31 octobre, les Grands-Vicaires signent un second mandement où la distinction du droit et du fait a disparu. En réponse, Pascal a écrit un de ses derniers travaux, Écrit sur la signature du formulaire, recommandant instamment aux jansénistes de ne pas le signer. Il s’oppose à Arnauld et à Pierre Nicole qui admettent une signature en se soumettant toujours sur le droit mais non sur le fait. Après son différend avec ses amis jansénistes, il reprend ses œuvres de charité. On parle d’une nouvelle « conversion » (cf. Mesnard, 1951, p. 122).

Grâce à ses connaissances en hydrostatique, il participe à l’assèchement des marais poitevins, à la demande du Duc de Roannez (1627-1696). C’est avec ce dernier qu’il met au point sa dernière réalisation : la première ligne de transports en commun, convoyant les passagers dans Paris avec « des carrosses à cinq sols » munis de plusieurs sièges.

Le 18 mars 1662, la première ligne de transport en commun (les « carrosses à cinq sols ») est ouverte. Le 29 juin, il quitte sa maison où il avait recueilli une famille pauvre dont l’un des enfants souffrait de la petite vérole (choléra), pour celle de sa sœur. De plus en plus malade, il rédige son testament le 3 août. Il donna la moitié de sa fortune aux pauvres. Il reçoit l’extrême onction le 17 août et meurt le 19. Il est enterré dans l’église Saint-Étienne-du-Mont à Paris (actuel V° arrondissement).

 

En 1663, Florin Périer publie le Traité de l’équilibre des liqueurs.

En 1665, est publié le Traité du triangle arithmétique.

En 1670 paraissent les Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets précédées d’une Préface due à Étienne Périer, son neveu.

 

En 1842, Victor Cousin découvre un Discours sur les passions de l’amour sur lequel apparaît la mention : « On l’attribue à M. Pascal ». Il n’est pas évident qu’il soit de lui.

 

En 1845 paraît un Abrégé de la vie de Jésus-Christ.


Liste des principales œuvres

La chronologie exacte des œuvres de Pascal est difficile à établir car de nombreux textes ne sont pas datés et ont été publiés longtemps après avoir été rédigés. Certains n’ont été connus qu’un siècle ou plus après le décès de Pascal et d’autres ne nous sont parvenus que de manière fragmentaire ou indirecte (notes de Leibniz ou correspondance, par exemple).

 

Essai pour les coniques (1640) ; Expériences nouvelles touchant le vide (1647) ; Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs (1648) ; Traité du triangle arithmétique (1654) ; 

La Règle des partis (1654) ; Les Provinciales (Correspondances 1656-1657) ; Élément de géométrie (1657) ; De l’Esprit géométrique et de l’Art de persuader (1657) ; Histoire de la roulette (1658) ; L’Art de persuader(1660) ; Pensées (1670, posthume).

 


Bibliographie :

 

 

Pascal, Œuvres complètes, Seuil, (éditions Lafuma).

Pascal, Œuvres complètes, tome I et tome II, Gallimard, « La Pléiade ».

 

Carraud (Vincent), Pascal et la philosophie, P.U.F., « Épiméthée », mai 1992.

Mesnard (Jean), Pascal. L’homme et l’œuvre, Boivin, 1951.

programme CPGE 2026/2027

 Thème

Les arcanes de la création

Œuvres

Platon, Ion - La République, livre X (595a - 

608b), GF flammarion.

 

Zola, L’œuvre, édition Henri Mitterand, 

Gallimard, collection Folio classique


Virginia Woolf, Un lieu à soiTrad. de l'anglais 

et préfacé par Marie Darrieussecq. Édition de 

Christine Reynier, gallimard, collection Folio 

classique (no6764)

 

 

vendredi 13 février 2026

Du judaïsme au christianisme

 Le christianisme provient du judaïsme avec qui il partage une certaine conception de la divinité, à savoir l’unicité de Dieu et le refus de plusieurs dieux, le monothéisme, des textes, ceux de l’ancien Testament qui, pour la plupart appartiennent à la Bible hébraïque (le Tanakh), et donc des prophètes.

Toutefois, la séparation entre les deux religions ne va pas sans une formation en opposition dans l’Antiquité.

Comment se sont donc constitués judaïsme et christianisme ?

 

 

À l’origine le judaïsme est une religion nationale, celle d’un peuple. Une inscription sur une stèle égyptienne en 1207 d’une victoire sur un certain Israël montre sa haute antiquité (Cf. Sous la direction de Pierre Savy, Histoire des JuifsUn voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, P.U.F., 2020, p.13.).

Les livres historiques de la Tanakh (la Bible hébraïque ou en gros l’Ancien testament des Bibles chrétiennes, catholiques ou protestantes, qui contient trois ensembles, la Torah, c’est-à-dire le Pentateuque, Genèse, Exode, Lévitique, Deutéronome, nombres ; les Nevi’im, les livres des prophètes : Josué, Jérémie, Ézéchiel, Petits prophètes, deuxième livre de Samuel, Isaïe, Premier livre de Samuel, Premier livre des rois, livre des Juges, Deuxième livre des Rois et les Ketouvim, autres écrits : livre des Psaumes, Daniel, Esther, Esdras, Néhémie, premier livre des chroniques Ecclésiaste, Ruth, Proverbes, lamentation Job, Cantique des cantiques, deuxième livre des chroniques) mentionnent notamment deux rois, David qui réunit les douze tribus d’Israël et fonde un puissant royaume et Salomon son successeur. Le premier apparaît sur une stèle postérieure où le royaume de Juda est dit appartenir à la maison de David, le second n’apparaît à ce jour que dans les écrits bibliques.

Deux royaumes, celui de Juda et celui d’Israël se forment, le second disparaissant au profit du premier suite à sa destruction en 722 par les Assyriens. La capitale du royaume de Juda est Jérusalem où est construit le temple consacré à Dieu, centre du culte. En effet, Dieu y réside en quelque sorte. La religion juive est nationale car elle repose sur l’alliance entre Dieu et son peuple qui remonte à Abraham et qui a été confirmée par le rôle salvateur de Moïse, un hébreu recueilli dans la maison de pharaon qui aurait libéré les hébreux d’Égypte, et les aurait menés à la terre promise en recevant au passage les dix commandements sur le mont Sinaï, terre promise conquise ultérieurement par Josué. Moïse est dans le judaïsme l’auteur de la Torah, c’est un article de foi obligatoire. La spécificité de cette religion a été remarquée par Nietzsche (1844-1900) dans l’Antéchrist (1888, § 25, 26), alors que les peuples abandonnent leur dieu lorsqu’ils sont défaits, le Dieu d’Israël demeura même après des défaites et toutes les vicissitudes de son histoire et la faute est rejetée sur le peuple pécheur.

Le temple de Jérusalem, centre du culte que Salomon aurait fait construire fut détruit une première fois en 586 lors de la conquête de Nabuchodonosor II ( ?-605-562 av. J.-C.) qui déporte à Babylone nombre de juifs. Et le judaïsme ne disparaît pas, il demeure dans les textes comme les Psaumes qui expriment notamment la nostalgie de Sion, une colline de Jérusalem. Cette dimension textuelle sera essentielle pour le judaïsme.

Après la domination babylonienne, le royaume de Juda passe sous juridiction perse après la conquête de Babylone par Cyrus le grand ( ?-559-530 av. J.-C.), le fondateur de l’empire perse achéménide. Le prophète Isaïe aurait annoncé sa venue (Isaïe, XLV, 1-3). Cyrus autorise les juifs à rentrer après qu’il a pris Babylone en 536 av. J.-C. Le second temple est alors construit. Le royaume de Juda est considéré comme celui d’un peuple (grec : ἔθνος ethnos) qui a à sa tête le grand prêtre et un conseil aristocratique la gérousia ou sanhédrin (cf. Laurianne Martinez-Sève, Atlas du monde hellénistique : Pouvoirs et territoires après Alexandre le Grand, Autrement, 3ème édition, 2017, p.54.).

Après les Perses, le royaume de Juda entre dans l’empire d’Alexandre le grand (356-336-323 av. J.-C.), le roi de Macédoine qui conquiert l’immense empire perse avec une armée gréco-macédonienne auquel un contingent juif se mêle bientôt. Alexandre donnera un quartier aux juifs dans la ville qu’il fonde en Égypte, nommée d’après lui, Alexandrie. Puis le royaume de Juda se trouva disputé par les royaumes de ses successeurs qui se sont partagé son empire, celui d’Égypte de la dynastie lagide (le père de son fondateur Ptolémée un compagnon d’Alexandre s’appelait Lagos) d’un côté et le royaume séleucide (son fondateur Séleucos était le plus jeune général d’Alexandre) de l’autre qui inclut la Perse, le moyen orient et une partie de l’actuelle Turquie. Le royaume séleucide absorbe le royaume de Juda après la bataille de Panion (actuelle Banyas) en 198 av. J.-C. qui voit la victoire du roi séleucide Antiochos III (242-223-187 av. J.-C.) sur Ptolémée V (210-204-180 av. J.-C.) alors enfant. Dans un premier temps, les rois lagides puis séleucides respectèrent la spécificité du peuple juif, le rôle de la Torah comme loi.

Mais Antiochos IV (215-175-164 av. J.-C.) avec l’aide de juifs hellénisés décide de supprimer le judaïsme comme en témoigne le récit des Maccabées (Les livres des Maccabées raconte cette révolte en grec et tient son nom de Judas et Simon Maccabée qui ont dirigé la révolte victorieuse des Juifs contre Antiochos IV. Les quatre livres des Maccabées n’appartiennent pas à la Bible hébraïque, les deux premiers appartiennent à la Bible catholique et sont dans l’Ancien Testament. Cette absence de la Tanakh est d’autant plus étonnante que ce sont les événements rapportés qui expliquent la fête juive d’hanoukka qui commémore la réinstauration du temple de Jérusalem) :

« Peu de temps après, le roi envoya Géronte l’Athénien pour forcer les Juifs à enfreindre les lois de leurs pères et à ne plus régler leur vie sur les lois de Dieu, pour profaner le Temple de Jérusalem et le dédier à Zeus Olympien, et celui du mont Garizim à Zeus Hospitalier, comme le demandaient les habitants du lieu. » (Biblede Jérusalem, Maccabées II 6 :1-2).

La révolte de 168 à 142 sera couronnée de succès – le temple de Jérusalem est restauré dans sa fonction religieuse en 165 – et le royaume de Juda va recouvrer son indépendance en 142 et même s’agrandir quelque peu. Le temple de Jérusalem retrouve son rôle et va être augmenté à l’époque de la dynastie hasmonéenne qui finit par régner après la révolte des Maccabées à partir de 104 (cf. Laurianne Martinez-Sève, Atlas du monde hellénistique, Autrement, 3ème édition, 2017, pp.54-55). La religion hébraïque demeure nationale et le rôle du temple est renforcé.

En 63 av. J.-C. Pompée conquiert le royaume de Juda qui restera sous domination romaine jusqu’à la conquête arabe (638). Cette domination romaine sera émaillée de révoltes qui échoueront toutes. La première est réprimée par Titus (39-79-81, le Tite du théâtre classique), fils de l’empereur Vespasien (9-69-79) et futur empereur qui rase le temple dont il ne resterait que le mur des lamentations en 70. Cette destruction marque la fin de la religion nationale, de la religion des Hébreux dont Spinoza (1632-1677) dira beaucoup plus tard qu’elle était aussi la disparition de l’État des Hébreux, d’où il concluait au grand scandale de ses contemporains que la loi n’avait plus de valeur (Traité théologico-politique, anonyme 1670).

 

 

La perte du temple et la prédication des disciples de Jésus amènent à une réorganisation du judaïsme autour du Talmud. Il s’agit de commentaires rabbiniques comprenant la Mishna, la loi orale, qui précisent ce qu’est la religion juive, notamment dans sa différence avec le christianisme, le gnosticisme (une forme de christianisme qui distingue un Dieu mauvais de l’ancien testament, le démiurge, du Dieu bon du nouveau Testament et qui fait de la connaissance la condition du salut) et s’affirme aussi contre la philosophie. On en trouve deux versions, le talmud de Jérusalem (II° au V° siècles) qui compile des écrits rabbiniques faits dans la clandestinité dans la mesure où l’empereur Hadrien (76-117-136) avait interdit les études juives après la révolte de Bar Kokhba entre 132 et 135 (qui aurait été aussi antichrétienne selon les sources chrétiennes) et celui de Babylone (du VI° à 800). Il s’ordonne autour de la Mishnah qui est la loi orale et comprend des récits ou des développements qui passent pour philosophiques. Le judaïsme devient une religion du livre et de l’étude. Le talmud sera condamné par les chrétiens en France où il est brûlé en 1244. On lui attribue la thèse d’une naissance déshonorante de Jésus, fils de Marie et d’une relation adultère avec un légionnaire romain, interprétation contestée par les érudits juifs. Yeshu étant un nom répandu, il désigne des individus divers qui ne sont pas nécessairement identifiables avec celui des chrétiens.

Le christianisme naît dans un contexte juif. On peut penser avec le théologien allemand Ferdinand Christian Baur (1792-1860) que le judéo-christianisme fut sa forme primitive.

Les croyances fondamentales du judaïsme sont les suivantes :

Dieu est le Créateur de tout ce qui existe ; il est un, incorporel (sans corps), et lui seul est digne d’être adoré comme le souverain absolu de l’univers.

La Torah été révélé par Dieu à Moïse. Les 613 commandements du livre du Lévitique et d’autres livres régulent tous les aspects de la vie juive. Les Dix Commandements, tels qu’exposés en Exode 20.1-17 et Deutéronome 5.6-21 sont un bref résumé de la loi.

Dieu a communiqué avec le peuple juif par les prophètes.

Moïse est un prophète, rédacteur de la Torah (ce que contestera Spinoza [1632-1677], après d’autres critiques des écrits religieux juifs, dans le Traité théologico-politique publié anonymement en 1670).

Dieu récompense les hommes pour leurs bonnes actions et punit le mal. Le judaïsme affirme la bonté inhérente du monde et de ses habitants en tant que créatures de Dieu. 

Les croyants juifs peuvent se sanctifier et se rapprocher de Dieu en respectant les Mitsvoth (les commandements divins).

Ils n’ont pas besoin d’un Sauveur et n’ont pas d’intermédiaire.

Le Messie (l’oint de l’Éternel) doit venir à l’avenir pour rassembler une nouvelle fois les Juifs dans le pays d’Israël. Il fera la paix entre les nations. Alors, tous les morts ressusciteront. Le Temple de Jérusalem, détruit par les Romains en 70 ap. J.-C., sera reconstruit.

C’est cette croyance en un messie qui révèlera la vraie religion à tous les hommes qui fait du judaïsme une religion universelle et non simplement nationale. Le philosophe et croyant juif Emmanuel Levinas (1906-1995) a pu ainsi écrire : « c’est pour l'humanité tout entière que le judaïsme est venu. » Difficile liberté, 1963.

Les croyances juives au sujet de Jésus varient considérablement. Certains le considèrent comme un grand maître de morale, d’autres comme un faux prophète ou comme une idole du christianisme. Moïse Maïmonide (1135/1138-1204), rabbin et philosophe, en accord avec les théologiens musulmans tenait le christianisme pour un polythéisme où on adore plusieurs dieux. Certaines sectes du Judaïsme vont jusqu’à refuser de prononcer le nom de Jésus à cause de l’interdiction de prononcer le nom d’une idole.

Le judéo-christianisme reconnaît en Jésus le messie et conserve la loi juive. C’est Jacques, le « frère » de Jésus (Nouveau testament, Flavius Josèphe [37/38-100), Antiquités judaïques, 20, 197-203) qui aurait été le chef de file de ce premier christianisme. Il aurait été exécuté à l’instigation des autorités juives en 61/62.

C’est Paul de Tarse (0-64-68), citoyen romain, qu’on peut considérer à l’instar de Nietzsche (Antéchrist, §42) comme le fondateur du christianisme. En effet, rabbin sous le nom de Saül, il persécute les chrétiens avant que Jésus lui apparaisse dans le ciel sur le chemin de Damas. Il se convertit. Il fait de la foi (πίστις /pistis) la troisième vertu des trois vertus théologales avec l’espérance (ἐλπίς / elpís) et la charité (ἀγάπη / agapè) (Paul, Première épître aux Corinthiens, 13) un élément essentiel, foi dans la croix, cette folie pour les Grecs qui cherchent la sagesse mais puissance de Dieu (Paul, Première épitre aux Corinthiens, 1 :18).

La prédication chrétienne aura un boulevard lorsque Constantin (272-337) accèdera à l’empire. Avant cela, elle s’était développée en suscitant l’opposition des autorités et de certains philosophes. L’Église constitue progressivement les livres autorisés, notamment les quatre évangiles reconnus, les autres étant rejetés. Parmi les philosophes opposants, on peut citer Celse (II°), auteur d’un Λόγος Ἀληθής (logos alèthès) Discours vraicritiquait les chrétiens (nous le connaissons par le Contre Celse du père de l’Église Origène [185-253]). Celse opposait par exemple, le philosophe stoïcien Épictète méprisant la douleur, au Christ. Plus tard Porphyre de Tyr (234-305), disciple de Plotin (205-270) aurait écrit un Κατὰ Χριστιανῶν (contra christianon) Contre les chrétiens en 15 livres (à partir de 271 ou vers 303 s’il a inspiré la dernière persécution chrétienne, lui aussi très partiellement connu par les réfutations d’auteurs chrétiens comme Eusèbe de Césarée (v. 260 – 339/340), On peut mentionner le Λόγοι φιλαλήθεις πρὸς τοὺς Χριστιανούς (logoi philalètès pros tous christianous, Discours amis de la vérité contre les chrétiens) d’Hiérocles (proconsul romain et antichrétien dans ses fonctions, Eusèbe a également écrit contre lui), publié probablement vers le début de ce qu’on appelle la grande persécution lancée à partir de 303 jusqu’en 311 par l’empereur Dioclétien (244-284-305-311)Il faudra que Constantin, empereur chrétien, triomphe d’un concurrent, Maxence, co-empereur qu’il bat à la bataille du pont Milvius en 312 pour que le christianisme puisse se répandre. Ses soldats auraient combattu avec le chrisme, un signe du christ qu’il leur aurait fait arborer après avoir entendu en rêve Εν Τουτω Νικα (èn touto nika), traduit en latin par In hoc (signo) vinces (par ce signe tu vaincras), ce signe reprend les deux premières lettres de ησοῦς Χριστὸς (Iēsoûs Khristòs), Jésus Christ en grec.

En 313, l’édit de Milan accorde la liberté de culte aux chrétiens longtemps criminels car ils ne sacrifiaient pas aux dieux et à l’empereur même si l’édit de 311 de l’empereur Galère (250-305-311) les tolérait. L’historien Paul Veyne (1930-2022) estimait dans son ouvrage Comment notre monde est devenu chrétien ? publié en 2008 qu’il y avait à peine 10% de chrétiens dans l’empire au début du IV° siècle. Le règne de Constantin inaugure la montée en puissance de cette religion bientôt dominante. Constantin est à l’origine du concile de Nicée en 325 qui fixe le dogme chrétien contre l’hérésie arienne qui considérait avec l’évêque Arius (250-336) que Jésus était différent de Dieu en nature. Le texte de la profession de foi en est le suivant dans une version ancienne :

« Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles.

Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Dieu venu de Dieu, lumière issue de la lumière, vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, d'une même substance que le Père et par qui tout a été fait ; qui pour nous les hommes et pour notre salut, est descendu des cieux et s'est incarné par le Saint- Esprit dans la vierge Marie et a été fait homme. Il a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, il a souffert et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité des morts le troisième jour, conformément aux Écritures ; il est monté aux cieux où il siège à la droite du Père. De là, il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura pas de fin.

Nous croyons en l'Esprit-Saint, qui règne et qui donne la vie, qui procède du Père, qui a parlé par les Prophètes, qui avec le Père et le Fils est adoré et glorifié ; nous croyons une seule Église, sainte, catholique et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés ; nous attendons la résurrection des morts et la vie du monde à venir. Amen. »

Le dogme trinitaire est ainsi affirmé et définit le christianisme qui ainsi se sépare totalement et définitivement du judaïsme et ce dogme le séparera aussi de l’islam. Constantin 1er adopte des mesures contre les juifs pour combattre leur influence comme l’interdiction de convertir ou celle de sanctionner les juifs se convertissant au christianisme. La date de la fête de Pâques est séparée de Pessah (la pâque juive qui commémore le fait que la dixième plaie a épargné les premiers nés des hébreux, c’est à cette occasion que Jésus vint à Jérusalem, fut crucifié et ressuscité) : « Maintenant, nous n’avons plus rien de commun avec la nation détestée des Juifs, notre Sauveur nous a tracé une autre voie. » aurait déclaré Constantin.

L’empereur Julien (331-361-363), élevé dans le christianisme, tenta une restauration de l’ancienne religion. C’est pour cela que les chrétiens le surnomment l’apostat. Il prit un édit de tolérance pour l’ancienne religion et le judaïsme. Il permit aussi l’arianisme. Il interdit l’enseignement aux chrétiens. Il écrit contre les chrétiens un Contre les galiléens (Κατὰ τῶν Γαλιλαιῶν, Kata tôn galilaiôn) Détruit par les chrétiens, il est partiellement connu par des réfutations d’auteurs chrétiens. Admirant la piété des juifs, il ordonne la reconstruction du temple de Jérusalem qui sera inachevée et abandonnée après sa mort. Il meurt au cours d’une campagne contre les Perses sassanides. Après sa mort, les empereurs furent tous chrétiens et la marche vers un empire chrétien se poursuivit.

En 380 (28 février) l’empereur Théodose 1er (347-379-395), par l’édit de Thessalonique, fait interdire la religion traditionnelle en imposant à tous le catholicisme. Il fit détruire le texte de Julien contre les chrétiens. En 392, une réitération de l’édit de Thessalonique prend un caractère obligatoire, le christianisme devient la religion officielle de l’empire ce qui implique l’interdiction des autres religions, sauf la religion juive. Pourquoi ? L’interdire aurait été malgré l’opposition entre les deux religions, condamné une grande partie du christianisme. Néanmoins l’interdiction de la circoncision ou du mariage avec un juif demeurait. Après 392, les exactions contre les païens se multiplient comme les destructions des temples ou des statues des dieux. Cette année-là les chrétiens conduit par leur évêque Théophile ( ?-384-412) détruisent à Alexandrie le Sérapéum, une annexe de la bibliothèque consacrée au dieu Sérapis. Il est remplacé par une église chrétienne. La philosophe Hypatie (355-415) y enseignait peut-être. Les chrétiens l’assassineront en 415.

Les pères de l’Église ont intégré des apports de la philosophie grecque, notamment stoïcienne dans la morale chrétienne, en développant la conception paulinienne du mariage comme moyen de ne pas se damner (Première épître aux corinthiens, 7, 1-5). Le mariage est une concession, non un ordre (Première épître aux corinthiens, 7, 6). L’interdiction des relations sexuelles avant le mariage (cf. Épictète, Manuel, XXIII, 8 « Quant au sexe, dans la mesure du possible, garde-toi pur jusqu'au mariage. » ; Prieur Jean-Marc. « L’éthique sexuelle et conjugale des chrétiens des premiers siècles et ses justifications. » in Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 82e année n°3, Juillet-Septembre 2002. pp. 267-282), l’exigence de relations sexuelles limitées à la finalité de la procréation, raison du mariage, ce que reprendra Justin ( ?-165, Apologie pour les chrétiens, I, 29) qui sera reconnu comme père de l’Église.

Michel Foucault, dans Les aveux de la chair (1984, tome 4 posthume de son Histoire de la sexualité, 2018) précise que les philosophes avaient en vue la maîtrise de soi et que la reprise de cette morale par les pères de l’Église visait à montrer la valeur du christianisme aux yeux des autorités.

 

 

De variante du judaïsme, le christianisme est devenu par son incorporation à l’empire romain une religion indépendante et les pères de l’Église, c’est-à-dire les interprètes du texte religieux dont les interprétations ont été reconnues comme d’inspiration divine par l’Église, ont élaboré ses dogmes en en faisant une religion de la foi distincte de la religion de la loi qu’est le judaïsme et que sera l’islam et qu’avaient été les religions grecques et romaines comme le philosophe Léo Strauss (1899-1973) l’a souvent fait remarquer.

 

 

 

 

samedi 31 janvier 2026

corrigé du sujet opinion et hypothèse

 Lorsque quelqu’un donne son opinion, il n’en est pas sûr, voire il est conscient de manquer de savoir en précisant « c’est mon opinion ». On dit alors parfois que c’est une supposition ou hypothèse. Est-ce à dire que l’opinion et l’hypothèse sont identiques ?

L’opinion donne lieu à un assentiment plus ou moins ferme alors que l’hypothèse laisse ouverte la question de sa vérité ou de sa fausseté. Pourtant, comme l’opinion, l’hypothèse semble dépasser indûment le savoir vérifié.

Peut-on vraiment distinguer l’hypothèse de l’opinion ?

L’opinion et l’hypothèse semblent identiques, mais leur rôle est différent dans la connaissance, l’opinion est plutôt politique.

 

 

Avoir une opinion, comme émettre une hypothèse, c’est tenter une représentation de la réalité, quelle qu’elle soit. C’est affirmer ce qui semble être, voire semble être vrai même si on ne peut le prouver. Dans le Ménonde Platon, Socrate prend l’exemple de quelqu’un qui ignore où est Larissa et forme une opinion ou une conjecture du lieu où il veut se rendre et réussit à y aller. Il est clair alors que l’opinion vraie ou droite ne se distingue pas de l’hypothèse exacte puisqu’elles ont le même effet. Ont-elles le même fondement ?

L’opinion comme l’hypothèse se distinguent du savoir en ce qu’elles n’ont pas de justification ou de preuves. C’est donc cette absence de fondement qu’elles ont en commun. L’opinion comme l’hypothèse surgissent sans motif apparent. Elles peuvent éventuellement provenir d’habitudes ou de préjugés en cours. Gaston Bachelard (1884-1962), dans la Formation de l’esprit scientifique (1938, chapitre VIII L’obstacle animiste, IV) donne l’exemple de l’opinion selon laquelle les mines d’or et d’argent se reproduisent, transposition d’un phénomène propre au vivant. N’est-ce pas qu’opinion et hypothèse reposent finalement sur la subjectivité ?

En effet, elles traduisent des besoins humains soutient à juste titre Bachelard toujours dans La Formation de l’esprit scientifique (chapitre I La notion d’obstacle épistémologique), ce en quoi elles s’opposent au savoir. On comprend alors qu’elles puissent surgir sans réflexion. On peut avec Adorno (1903-1969) dans Modèles critiques (1963), penser que l’opinion est un moyen pour le sujet de se protéger d’une réalité qui le blesse. On peut l’illustrer avec les opinions antisémites qui donnent au sujet le sentiment de comprendre une réalité qui lui échappe – tous ses malheurs sont la faute de juifs – exprimant alors ce qui lui permet de se conforter à ses propres yeux. Le sujet sait que son opinion n’est qu’une opinion et il l’affirme comme telle. Le caractère hypothétique de ce qu’il soutient apparaît à ses propres yeux.

 

Néanmoins, si opinion et hypothèse ont le caractère commun de permettre une représentation subjective de la réalité, elles jouent semble-t-il un rôle différent dans la science qui exigerait de les dissocier.

 

 

En effet, si l’hypothèse ouvre à la confirmation ou l’infirmation donc à la connaissance, l’opinion bloque la connaissance de sorte que sa présence dans l’acte de connaître est susceptible d’être un obstacle, ce que Bachelard décrivait ainsi : « Nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. » Bachelard, La formation de l’esprit scientifique,1938, chapitre I La notion d’obstacle épistémologique.

L’opinion est un obstacle à détruire car comme traduction des besoins en termes de connaissance comme l’écrit Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique (chapitre I), elle ne permet pas de poser des problèmes. Hérodote dont l’opinion était que la Terre est plate (Histoires, IV, 36) ne pouvait envisager l’hypothèse de sa sphéricité dont il se moquait. Si l’opinion bloque la connaissance, l’hypothèse la rend au contraire possible.

En effet, comme Platon le remarque à la fin du livre VI de La République (510b) les géomètres (= mathématiciens) raisonnent à partir d’hypothèses, des propositions posées sous, selon l’étymologie, d’où ils déduisent des conséquences qui sont les solutions de leurs problèmes. Ce sont ces hypothèses qu’Euclide nommera axiomes ou notions communes dans Les Éléments, les considérant comme évidentes. Par exemple « Les grandeurs égales à une même grandeur sont égales entre elles » (premier axiome). Pourtant n’étant pas démontrées, elles restent des hypothèses comme Platon le soutenait avec raison. Dans les sciences expérimentales (physique, chimie ou biologie), les hypothèses sont testées par des expériences, soit des expérimentations où on modifie un phénomène selon une action déterminée pour tester une hypothèse en examinant si l’effet attendu se réalise, soit des observations, c’est-à-dire des expériences qui consistent à percevoir un effet qu’on déduit d’une hypothèse. Par exemple, l’observation d’étoiles différentes en Égypte et en Grèce apparaissait comme une conséquence de la sphéricité de la Terre (cf. Aristote [384-322 av. J.-C.],Du ciel, II, 14). Et leur observation a servi jusqu’à la fin du moyen âge de preuve de la sphéricité de la Terre.

 

Toutefois, si l’hypothèse ouvre à la connaissance et l’opinion la bloque, l’existence de cette dernière et sa distinction d’avec la première restent obscures. N’est-ce pas parce que leur domaine n’est pas le même ?

 

 

L’hypothèse appartient au domaine de la connaissance, dans la vie quotidienne, des conjectures sont possibles pour agir, voire des opinions. Il faut parfois connaître pour faire et lorsqu’on ne sait pas, on risque alors une hypothèse. Au passage clouté, on émet l’hypothèse que les voitures s’arrêteront lorsqu’on traverse. Mais alors que l’hypothèse dans la connaissance est la solution possible d’un problème théorique, c’est-à-dire qui vise la vérité, l’opinion appartient à la pratique, à la politique.

En effet, le savant n’émet une hypothèse que dans le cadre des connaissances acquises pour résoudre un problème donné alors que les opinions apparaissent surtout dans le domaine politique. Comme Hannah Arendt le soutient à juste titre dans « Vérité et politique » repris dans La crise de la culture (1961, 1968) l’opinion se forme à partir d’une question qui implique qu’on prenne en compte le plus grand nombre de points de vue. C’est dans le champ politique que règne l’opinion car il s’agit de décider pour ce qui concerne le public alors que la connaissance est concernée par ce qui est.

En effet le domaine politique, même s’il exige d’accepter des faits vrais n’est pas celui de la vérité mais du droit ou de la justice. Y règne la délibération pour déterminer ce qui est légitime concernant ce qui est public, au double sens de ce qui n’est pas secret et de ce qui n’est pas privé mais concerne tout le monde. Par exemple lorsque l’évêque catholique orthodoxe de l’île grecque de Zante avec le maire donne aux SS la liste de juifs demandée avec leurs deux noms après avoir caché les 275 juifs de l’île, ce qui équivalait à un refus radical et non violent, leur action vise la justice, non la vérité. Lorsque Galilée considère que les phases de Vénus qu’il observe grâce à sa lunette confirme l’hypothèse héliocentrique et réfute l’hypothèse géocentrique, il vise une vérité. L’affirmation d’une opinion peut avoir une valeur opinion même si elle paraît concernée la connaissance. L’antisémitisme a longtemps eu ce rôle. Le platisme en est un exemple contemporain puisqu’il s’accompagne d’un complotisme de nature politique.

 

 

En un mot, le problème était de savoir s’il faut distinguer ou non l’opinion de l’hypothèse. Essais de représentations, essentiellement subjectives, elles peuvent être confondues, mais la première bloque la connaissance là où la seconde la rend possible sous ses deux formes, soit un point de départ pour tirer des conséquences, soit une représentation qu’on teste. Leurs domaines diffèrent, l’opinion concerne plutôt le domaine politique et l’hypothèse la connaissance. Aussi, les opinions d’un savant ne sont pas analogues à des hypothèses et doivent peut-être être considérées comme dangereuses.