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vendredi 13 février 2026

Du judaïsme au christianisme

 Le christianisme provient du judaïsme avec qui il partage une certaine conception de la divinité, à savoir l’unicité de Dieu et le refus de plusieurs dieux, le monothéisme, des textes, ceux de l’ancien Testament qui, pour la plupart appartiennent à la Bible hébraïque (le Tanakh), et donc des prophètes.

Toutefois, la séparation entre les deux religions ne va pas sans une formation en opposition dans l’Antiquité.

Comment se sont donc constitués judaïsme et christianisme ?

 

 

À l’origine le judaïsme est une religion nationale, celle d’un peuple. Une inscription sur une stèle égyptienne en 1207 d’une victoire sur un certain Israël montre sa haute antiquité (Cf. Sous la direction de Pierre Savy, Histoire des Juifs. Un voyage en 80 dates de l’Antiquité à nos jours, P.U.F., 2020, p.13.).

Les livres historiques de la Tanakh (la Bible hébraïque ou en gros l’Ancien testament des Bibles chrétiennes, catholiques ou protestantes, qui contient trois ensembles, la Torah, c’est-à-dire le Pentateuque, Genèse, Exode, Lévitique, Deutéronome, nombres ; les Nevi’im, les livres des prophètes : Josué, Jérémie, Ézéchiel, Petits prophètes, deuxième livre de Samuel, Isaïe, Premier livre de Samuel, Premier livre des rois, livre des Juges, Deuxième livre des Rois et les Ketouvim, autres écrits : livre des Psaumes, Daniel, Esther, Esdras, Néhémie, premier livre des chroniques Ecclésiaste, Ruth, Proverbes, lamentation Job, Cantique des cantiques, deuxième livre des chroniques) mentionnent notamment deux rois, David qui réunit les douze tribus d’Israël et fonde un puissant royaume et Salomon son successeur. Le premier apparaît sur une stèle postérieure où le royaume de Juda est dit appartenir à la maison de David, le second n’apparaît à ce jour que dans les écrits bibliques.

Deux royaumes, celui de Juda et celui d’Israël se forment, le second disparaissant au profit du premier suite à sa destruction en 722 par les Assyriens. La capitale du royaume de Juda est Jérusalem où est construit le temple consacré à Dieu, centre du culte. En effet, Dieu y réside en quelque sorte. La religion juive est nationale car elle repose sur l’alliance entre Dieu et son peuple qui remonte à Abraham et qui a été confirmée par le rôle salvateur de Moïse, un hébreu recueilli dans la maison de pharaon qui aurait libéré les hébreux d’Égypte, et les aurait menés à la terre promise en recevant au passage les dix commandements sur le mont Sinaï, terre promise conquise ultérieurement par Josué. Moïse est dans le judaïsme l’auteur de la Torah, c’est un article de foi obligatoire. La spécificité de cette religion a été remarquée par Nietzsche (1844-1900) dans l’Antéchrist (1888, § 25, 26), alors que les peuples abandonnent leur dieu lorsqu’ils sont défaits, le Dieu d’Israël demeura même après des défaites et toutes les vicissitudes de son histoire et la faute est rejetée sur le peuple pécheur.

Le temple de Jérusalem, centre du culte que Salomon aurait fait construire fut détruit une première fois en 586 lors de la conquête de Nabuchodonosor II ( ?-605-562 av. J.-C.) qui déporte à Babylone nombre de juifs. Et le judaïsme ne disparaît pas, il demeure dans les textes comme les Psaumes qui expriment notamment la nostalgie de Sion, une colline de Jérusalem. Cette dimension textuelle sera essentielle pour le judaïsme.

Après la domination babylonienne, le royaume de Juda passe sous juridiction perse après la conquête de Babylone par Cyrus le grand ( ?-559-530 av. J.-C.), le fondateur de l’empire perse achéménide. Le prophète Isaïe aurait annoncé sa venue (Isaïe, XLV, 1-3). Cyrus autorise les juifs à rentrer après qu’il a pris Babylone en 536 av. J.-C. Le second temple est alors construit. Le royaume de Juda est considéré comme celui d’un peuple (grec : ἔθνος ethnos) qui a à sa tête le grand prêtre et un conseil aristocratique la gérousia ou sanhédrin (cf. Laurianne Martinez-Sève, Atlas du monde hellénistique : Pouvoirs et territoires après Alexandre le Grand, Autrement, 3ème édition, 2017, p.54.).

Après les Perses, le royaume de Juda entre dans l’empire d’Alexandre le grand (356-336-323 av. J.-C.), le roi de Macédoine qui conquiert l’immense empire perse avec une armée gréco-macédonienne auquel un contingent juif se mêle bientôt. Alexandre donnera un quartier aux juifs dans la ville qu’il fonde en Égypte, nommée d’après lui, Alexandrie. Puis le royaume de Juda se trouva disputé par les royaumes de ses successeurs qui se sont partagé son empire, celui d’Égypte de la dynastie lagide (le père de son fondateur Ptolémée un compagnon d’Alexandre s’appelait Lagos) d’un côté et le royaume séleucide (son fondateur Séleucos était le plus jeune général d’Alexandre) de l’autre qui inclut la Perse, le moyen orient et une partie de l’actuelle Turquie. Le royaume séleucide absorbe le royaume de Juda après la bataille de Panion (actuelle Banyas) en 198 av. J.-C. qui voit la victoire du roi séleucide Antiochos III (242-223-187 av. J.-C.) sur Ptolémée V (210-204-180 av. J.-C.) alors enfant. Dans un premier temps, les rois lagides puis séleucides respectèrent la spécificité du peuple juif, le rôle de la Torah comme loi.

Mais Antiochos IV (215-175-164 av. J.-C.) avec l’aide de juifs hellénisés décide de supprimer le judaïsme comme en témoigne le récit des Maccabées (Les livres des Maccabées raconte cette révolte en grec et tient son nom de Judas et Simon Maccabée qui ont dirigé la révolte victorieuse des Juifs contre Antiochos IV. Les quatre livres des Maccabées n’appartiennent pas à la Bible hébraïque, les deux premiers appartiennent à la Bible catholique et sont dans l’Ancien Testament. Cette absence de la Tanakh est d’autant plus étonnante que ce sont les événements rapportés qui expliquent la fête juive d’hanoukka qui commémore la réinstauration du temple de Jérusalem) :

« Peu de temps après, le roi envoya Géronte l’Athénien pour forcer les Juifs à enfreindre les lois de leurs pères et à ne plus régler leur vie sur les lois de Dieu, pour profaner le Temple de Jérusalem et le dédier à Zeus Olympien, et celui du mont Garizim à Zeus Hospitalier, comme le demandaient les habitants du lieu. » (Biblede Jérusalem, Maccabées II 6 :1-2).

La révolte de 168 à 142 sera couronnée de succès – le temple de Jérusalem est restauré dans sa fonction religieuse en 165 – et le royaume de Juda va recouvrer son indépendance en 142 et même s’agrandir quelque peu. Le temple de Jérusalem retrouve son rôle et va être augmenté à l’époque de la dynastie hasmonéenne qui finit par régner après la révolte des Maccabées à partir de 104 (cf. Laurianne Martinez-Sève, Atlas du monde hellénistique, Autrement, 3ème édition, 2017, pp.54-55). La religion hébraïque demeure nationale et le rôle du temple est renforcé.

En 63 av. J.-C. Pompée conquiert le royaume de Juda qui restera sous domination romaine jusqu’à la conquête arabe (638). Cette domination romaine sera émaillée de révoltes qui échoueront toutes. La première est réprimée par Titus (39-79-81, le Tite du théâtre classique), fils de l’empereur Vespasien (9-69-79) et futur empereur qui rase le temple dont il ne resterait que le mur des lamentations en 70. Cette destruction marque la fin de la religion nationale, de la religion des Hébreux dont Spinoza (1632-1677) dira beaucoup plus tard qu’elle était aussi la disparition de l’État des Hébreux, d’où il concluait au grand scandale de ses contemporains que la loi n’avait plus de valeur (Traité théologico-politique, anonyme 1670).

 

 

La perte du temple et la prédication des disciples de Jésus amènent à une réorganisation du judaïsme autour du Talmud. Il s’agit de commentaires rabbiniques comprenant la Mishna, la loi orale, qui précisent ce qu’est la religion juive, notamment dans sa différence avec le christianisme, le gnosticisme (une forme de christianisme qui distingue un Dieu mauvais de l’ancien testament, le démiurge, du Dieu bon du nouveau Testament et qui fait de la connaissance la condition du salut) et s’affirme aussi contre la philosophie. On en trouve deux versions, le talmud de Jérusalem (II° au V° siècles) qui compile des écrits rabbiniques faits dans la clandestinité dans la mesure où l’empereur Hadrien (76-117-136) avait interdit les études juives après la révolte de Bar Kokhba entre 132 et 135 (qui aurait été aussi antichrétienne selon les sources chrétiennes) et celui de Babylone (du VI° à 800). Il s’ordonne autour de la Mishnah qui est la loi orale et comprend des récits ou des développements qui passent pour philosophiques. Le judaïsme devient une religion du livre et de l’étude. Le talmud sera condamné par les chrétiens en France où il est brûlé en 1244. On lui attribue la thèse d’une naissance déshonorante de Jésus, fils de Marie et d’une relation adultère avec un légionnaire romain, interprétation contestée par les érudits juifs. Yeshu étant un nom répandu, il désigne des individus divers qui ne sont pas nécessairement identifiables avec celui des chrétiens.

Le christianisme naît dans un contexte juif. On peut penser avec le théologien allemand Ferdinand Christian Baur (1792-1860) que le judéo-christianisme fut sa forme primitive.

Les croyances fondamentales du judaïsme sont les suivantes :

Dieu est le Créateur de tout ce qui existe ; il est un, incorporel (sans corps), et lui seul est digne d’être adoré comme le souverain absolu de l’univers.

La Torah été révélé par Dieu à Moïse. Les 613 commandements du livre du Lévitique et d’autres livres régulent tous les aspects de la vie juive. Les Dix Commandements, tels qu’exposés en Exode 20.1-17 et Deutéronome 5.6-21 sont un bref résumé de la loi.

Dieu a communiqué avec le peuple juif par les prophètes.

Moïse est un prophète, rédacteur de la Torah (ce que contestera Spinoza [1632-1677], après d’autres critiques des écrits religieux juifs, dans le Traité théologico-politique publié anonymement en 1670).

Dieu récompense les hommes pour leurs bonnes actions et punit le mal. Le judaïsme affirme la bonté inhérente du monde et de ses habitants en tant que créatures de Dieu. 

Les croyants juifs peuvent se sanctifier et se rapprocher de Dieu en respectant les Mitsvoth (les commandements divins).

Ils n’ont pas besoin d’un Sauveur et n’ont pas d’intermédiaire.

Le Messie (l’oint de l’Éternel) doit venir à l’avenir pour rassembler une nouvelle fois les Juifs dans le pays d’Israël. Il fera la paix entre les nations. Alors, tous les morts ressusciteront. Le Temple de Jérusalem, détruit par les Romains en 70 ap. J.-C., sera reconstruit.

C’est cette croyance en un messie qui révèlera la vraie religion à tous les hommes qui fait du judaïsme une religion universelle et non simplement nationale. Le philosophe et croyant juif Emmanuel Levinas (1906-1995) a pu ainsi écrire : « c’est pour l'humanité tout entière que le judaïsme est venu. » Difficile liberté, 1963.

Les croyances juives au sujet de Jésus varient considérablement. Certains le considèrent comme un grand maître de morale, d’autres comme un faux prophète ou comme une idole du christianisme. Moïse Maïmonide (1135/1138-1204), rabbin et philosophe, en accord avec les théologiens musulmans tenait le christianisme pour un polythéisme où on adore plusieurs dieux. Certaines sectes du Judaïsme vont jusqu’à refuser de prononcer le nom de Jésus à cause de l’interdiction de prononcer le nom d’une idole.

Le judéo-christianisme reconnaît en Jésus le messie et conserve la loi juive. C’est Jacques, le « frère » de Jésus (Nouveau testament, Flavius Josèphe [37/38-100), Antiquités judaïques, 20, 197-203) qui aurait été le chef de file de ce premier christianisme. Il aurait été exécuté à l’instigation des autorités juives en 61/62.

C’est Paul de Tarse (0-64-68), citoyen romain, qu’on peut considérer à l’instar de Nietzsche (Antéchrist, §42) comme le fondateur du christianisme. En effet, rabbin sous le nom de Saül, il persécute les chrétiens avant que Jésus lui apparaisse dans le ciel sur le chemin de Damas. Il se convertit. Il fait de la foi (πίστις /pistis) la troisième vertu des trois vertus théologales avec l’espérance (ἐλπίς / elpís) et la charité (ἀγάπη / agapè) (Paul, Première épître aux Corinthiens, 13) un élément essentiel, foi dans la croix, cette folie pour les Grecs qui cherchent la sagesse mais puissance de Dieu (Paul, Première épitre aux Corinthiens, 1 :18).

La prédication chrétienne aura un boulevard lorsque Constantin (272-337) accèdera à l’empire. Avant cela, elle s’était développée en suscitant l’opposition des autorités et de certains philosophes. L’Église constitue progressivement les livres autorisés, notamment les quatre évangiles reconnus, les autres étant rejetés. Parmi les philosophes opposants, on peut citer Celse (II°), auteur d’un Λόγος Ἀληθής (logos alèthès) Discours vraicritiquait les chrétiens (nous le connaissons par le Contre Celse du père de l’Église Origène [185-253]). Celse opposait par exemple, le philosophe stoïcien Épictète méprisant la douleur, au Christ. Plus tard Porphyre de Tyr (234-305), disciple de Plotin (205-270) aurait écrit un Κατὰ Χριστιανῶν (contra christianon) Contre les chrétiens en 15 livres (à partir de 271 ou vers 303 s’il a inspiré la dernière persécution chrétienne, lui aussi très partiellement connu par les réfutations d’auteurs chrétiens comme Eusèbe de Césarée (v. 260 – 339/340), On peut mentionner le Λόγοι φιλαλήθεις πρὸς τοὺς Χριστιανούς (logoi philalètès pros tous christianous, Discours amis de la vérité contre les chrétiens) d’Hiérocles (proconsul romain et antichrétien dans ses fonctions, Eusèbe a également écrit contre lui), publié probablement vers le début de ce qu’on appelle la grande persécution lancée à partir de 303 jusqu’en 311 par l’empereur Dioclétien (244-284-305-311). Il faudra que Constantin, empereur chrétien, triomphe d’un concurrent, Maxence, co-empereur qu’il bat à la bataille du pont Milvius en 312 pour que le christianisme puisse se répandre. Ses soldats auraient combattu avec le chrisme, un signe du christ qu’il leur aurait fait arborer après avoir entendu en rêve Εν Τουτω Νικα (èn touto nika), traduit en latin par In hoc (signo) vinces (par ce signe tu vaincras), ce signe reprend les deux premières lettres de Ἰησοῦς Χριστὸς (Iēsoûs Khristòs), Jésus Christ en grec.

En 313, l’édit de Milan accorde la liberté de culte aux chrétiens longtemps criminels car ils ne sacrifiaient pas aux dieux et à l’empereur même si l’édit de 311 de l’empereur Galère (250-305-311) les tolérait. L’historien Paul Veyne (1930-2022) estimait dans son ouvrage Comment notre monde est devenu chrétien ? publié en 2008 qu’il y avait à peine 10% de chrétiens dans l’empire au début du IV° siècle. Le règne de Constantin inaugure la montée en puissance de cette religion bientôt dominante. Constantin est à l’origine du concile de Nicée en 325 qui fixe le dogme chrétien contre l’hérésie arienne qui considérait avec l’évêque Arius (250-336) que Jésus était différent de Dieu en nature. Le texte de la profession de foi en est le suivant dans une version ancienne :

« Nous croyons en un seul Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, de toutes les choses visibles et invisibles.

Nous croyons en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils unique de Dieu, né du Père avant tous les siècles, Dieu venu de Dieu, lumière issue de la lumière, vrai Dieu issu du vrai Dieu, engendré et non créé, d'une même substance que le Père et par qui tout a été fait ; qui pour nous les hommes et pour notre salut, est descendu des cieux et s'est incarné par le Saint- Esprit dans la vierge Marie et a été fait homme. Il a été crucifié pour nous sous Ponce-Pilate, il a souffert et il a été mis au tombeau ; il est ressuscité des morts le troisième jour, conformément aux Écritures ; il est monté aux cieux où il siège à la droite du Père. De là, il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts, et son règne n'aura pas de fin.

Nous croyons en l'Esprit-Saint, qui règne et qui donne la vie, qui procède du Père, qui a parlé par les Prophètes, qui avec le Père et le Fils est adoré et glorifié ; nous croyons une seule Église, sainte, catholique et apostolique. Nous confessons un seul baptême pour la rémission des péchés ; nous attendons la résurrection des morts et la vie du monde à venir. Amen. »

Le dogme trinitaire est ainsi affirmé et définit le christianisme qui ainsi se sépare totalement et définitivement du judaïsme et ce dogme le séparera aussi de l’islam. Constantin 1er adopte des mesures contre les juifs pour combattre leur influence comme l’interdiction de convertir ou celle de sanctionner les juifs se convertissant au christianisme. La date de la fête de Pâques est séparée de Pessah (la pâque juive qui commémore le fait que la dixième plaie a épargné les premiers nés des hébreux, c’est à cette occasion que Jésus vint à Jérusalem, fut crucifié et ressuscité) : « Maintenant, nous n’avons plus rien de commun avec la nation détestée des Juifs, notre Sauveur nous a tracé une autre voie. » aurait déclaré Constantin.

L’empereur Julien (331-361-363), élevé dans le christianisme, tenta une restauration de l’ancienne religion. C’est pour cela que les chrétiens le surnomment l’apostat. Il prit un édit de tolérance pour l’ancienne religion et le judaïsme. Il permit aussi l’arianisme. Il interdit l’enseignement aux chrétiens. Il écrit contre les chrétiens un Contre les galiléens (Κατὰ τῶν Γαλιλαιῶν, Kata tôn galilaiôn) Détruit par les chrétiens, il est partiellement connu par des réfutations d’auteurs chrétiens. Admirant la piété des juifs, il ordonne la reconstruction du temple de Jérusalem qui sera inachevée et abandonnée après sa mort. Il meurt au cours d’une campagne contre les Perses sassanides. Après sa mort, les empereurs furent tous chrétiens et la marche vers un empire chrétien se poursuivit.

En 380 (28 février) l’empereur Théodose 1er (347-379-395), par l’édit de Thessalonique, fait interdire la religion traditionnelle en imposant à tous le catholicisme. Il fit détruire le texte de Julien contre les chrétiens. En 392, une réitération de l’édit de Thessalonique prend un caractère obligatoire, le christianisme devient la religion officielle de l’empire ce qui implique l’interdiction des autres religions, sauf la religion juive. Pourquoi ? L’interdire aurait été malgré l’opposition entre les deux religions, condamné une grande partie du christianisme. Néanmoins l’interdiction de la circoncision ou du mariage avec un juif demeurait. Après 392, les exactions contre les païens se multiplient comme les destructions des temples ou des statues des dieux. Cette année-là les chrétiens conduit par leur évêque Théophile ( ?-384-412) détruisent à Alexandrie le Sérapéum, une annexe de la bibliothèque consacrée au dieu Sérapis. Il est remplacé par une église chrétienne. La philosophe Hypatie (355-415) y enseignait peut-être. Les chrétiens l’assassineront en 415.

Les pères de l’Église ont intégré des apports de la philosophie grecque, notamment stoïcienne dans la morale chrétienne, en développant la conception paulinienne du mariage comme moyen de ne pas se damner (Première épître aux corinthiens, 7, 1-5). Le mariage est une concession, non un ordre (Première épître aux corinthiens, 7, 6). L’interdiction des relations sexuelles avant le mariage (cf. Épictète, Manuel, XXIII, 8 « Quant au sexe, dans la mesure du possible, garde-toi pur jusqu'au mariage. » ; Prieur Jean-Marc. « L’éthique sexuelle et conjugale des chrétiens des premiers siècles et ses justifications. » in Revue d'histoire et de philosophie religieuses, 82e année n°3, Juillet-Septembre 2002. pp. 267-282), l’exigence de relations sexuelles limitées à la finalité de la procréation, raison du mariage, ce que reprendra Justin ( ?-165, Apologie pour les chrétiens, I, 29) qui sera reconnu comme père de l’Église.

Michel Foucault, dans Les aveux de la chair (1984, tome 4 posthume de son Histoire de la sexualité, 2018) précise que les philosophes avaient en vue la maîtrise de soi et que la reprise de cette morale par les pères de l’Église visait à montrer la valeur du christianisme aux yeux des autorités.

 

 

De variante du judaïsme, le christianisme est devenu par son incorporation à l’empire romain une religion indépendante et les pères de l’Église, c’est-à-dire les interprètes du texte religieux dont les interprétations ont été reconnues comme d’inspiration divine par l’Église, ont élaboré ses dogmes en en faisant une religion de la foi distincte de la religion de la loi qu’est le judaïsme et que sera l’islam et qu’avaient été les religions grecques et romaines comme le philosophe Léo Strauss (1899-1973) l’a souvent fait remarquer.

 

 

 

 

samedi 31 janvier 2026

corrigé du sujet opinion et hypothèse

 Lorsque quelqu’un donne son opinion, il n’en est pas sûr, voire il est conscient de manquer de savoir en précisant « c’est mon opinion ». On dit alors parfois que c’est une supposition ou hypothèse. Est-ce à dire que l’opinion et l’hypothèse sont identiques ?

L’opinion donne lieu à un assentiment plus ou moins ferme alors que l’hypothèse laisse ouverte la question de sa vérité ou de sa fausseté. Pourtant, comme l’opinion, l’hypothèse semble dépasser indûment le savoir vérifié.

Peut-on vraiment distinguer l’hypothèse de l’opinion ?

L’opinion et l’hypothèse semblent identiques, mais leur rôle est différent dans la connaissance, l’opinion est plutôt politique.

 

 

Avoir une opinion, comme émettre une hypothèse, c’est tenter une représentation de la réalité, quelle qu’elle soit. C’est affirmer ce qui semble être, voire semble être vrai même si on ne peut le prouver. Dans le Ménonde Platon, Socrate prend l’exemple de quelqu’un qui ignore où est Larissa et forme une opinion ou une conjecture du lieu où il veut se rendre et réussit à y aller. Il est clair alors que l’opinion vraie ou droite ne se distingue pas de l’hypothèse exacte puisqu’elles ont le même effet. Ont-elles le même fondement ?

L’opinion comme l’hypothèse se distinguent du savoir en ce qu’elles n’ont pas de justification ou de preuves. C’est donc cette absence de fondement qu’elles ont en commun. L’opinion comme l’hypothèse surgissent sans motif apparent. Elles peuvent éventuellement provenir d’habitudes ou de préjugés en cours. Gaston Bachelard (1884-1962), dans la Formation de l’esprit scientifique (1938, chapitre VIII L’obstacle animiste, IV) donne l’exemple de l’opinion selon laquelle les mines d’or et d’argent se reproduisent, transposition d’un phénomène propre au vivant. N’est-ce pas qu’opinion et hypothèse reposent finalement sur la subjectivité ?

En effet, elles traduisent des besoins humains soutient à juste titre Bachelard toujours dans La Formation de l’esprit scientifique (chapitre I La notion d’obstacle épistémologique), ce en quoi elles s’opposent au savoir. On comprend alors qu’elles puissent surgir sans réflexion. On peut avec Adorno (1903-1969) dans Modèles critiques (1963), penser que l’opinion est un moyen pour le sujet de se protéger d’une réalité qui le blesse. On peut l’illustrer avec les opinions antisémites qui donnent au sujet le sentiment de comprendre une réalité qui lui échappe – tous ses malheurs sont la faute de juifs – exprimant alors ce qui lui permet de se conforter à ses propres yeux. Le sujet sait que son opinion n’est qu’une opinion et il l’affirme comme telle. Le caractère hypothétique de ce qu’il soutient apparaît à ses propres yeux.

 

Néanmoins, si opinion et hypothèse ont le caractère commun de permettre une représentation subjective de la réalité, elles jouent semble-t-il un rôle différent dans la science qui exigerait de les dissocier.

 

 

En effet, si l’hypothèse ouvre à la confirmation ou l’infirmation donc à la connaissance, l’opinion bloque la connaissance de sorte que sa présence dans l’acte de connaître est susceptible d’être un obstacle, ce que Bachelard décrivait ainsi : « Nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. » Bachelard, La formation de l’esprit scientifique,1938, chapitre I La notion d’obstacle épistémologique.

L’opinion est un obstacle à détruire car comme traduction des besoins en termes de connaissance comme l’écrit Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique (chapitre I), elle ne permet pas de poser des problèmes. Hérodote dont l’opinion était que la Terre est plate (Histoires, IV, 36) ne pouvait envisager l’hypothèse de sa sphéricité dont il se moquait. Si l’opinion bloque la connaissance, l’hypothèse la rend au contraire possible.

En effet, comme Platon le remarque à la fin du livre VI de La République (510b) les géomètres (= mathématiciens) raisonnent à partir d’hypothèses, des propositions posées sous, selon l’étymologie, d’où ils déduisent des conséquences qui sont les solutions de leurs problèmes. Ce sont ces hypothèses qu’Euclide nommera axiomes ou notions communes dans Les Éléments, les considérant comme évidentes. Par exemple « Les grandeurs égales à une même grandeur sont égales entre elles » (premier axiome). Pourtant n’étant pas démontrées, elles restent des hypothèses comme Platon le soutenait avec raison. Dans les sciences expérimentales (physique, chimie ou biologie), les hypothèses sont testées par des expériences, soit des expérimentations où on modifie un phénomène selon une action déterminée pour tester une hypothèse en examinant si l’effet attendu se réalise, soit des observations, c’est-à-dire des expériences qui consistent à percevoir un effet qu’on déduit d’une hypothèse. Par exemple, l’observation d’étoiles différentes en Égypte et en Grèce apparaissait comme une conséquence de la sphéricité de la Terre (cf. Aristote [384-322 av. J.-C.],Du ciel, II, 14). Et leur observation a servi jusqu’à la fin du moyen âge de preuve de la sphéricité de la Terre.

 

Toutefois, si l’hypothèse ouvre à la connaissance et l’opinion la bloque, l’existence de cette dernière et sa distinction d’avec la première restent obscures. N’est-ce pas parce que leur domaine n’est pas le même ?

 

 

L’hypothèse appartient au domaine de la connaissance, dans la vie quotidienne, des conjectures sont possibles pour agir, voire des opinions. Il faut parfois connaître pour faire et lorsqu’on ne sait pas, on risque alors une hypothèse. Au passage clouté, on émet l’hypothèse que les voitures s’arrêteront lorsqu’on traverse. Mais alors que l’hypothèse dans la connaissance est la solution possible d’un problème théorique, c’est-à-dire qui vise la vérité, l’opinion appartient à la pratique, à la politique.

En effet, le savant n’émet une hypothèse que dans le cadre des connaissances acquises pour résoudre un problème donné alors que les opinions apparaissent surtout dans le domaine politique. Comme Hannah Arendt le soutient à juste titre dans « Vérité et politique » repris dans La crise de la culture (1961, 1968) l’opinion se forme à partir d’une question qui implique qu’on prenne en compte le plus grand nombre de points de vue. C’est dans le champ politique que règne l’opinion car il s’agit de décider pour ce qui concerne le public alors que la connaissance est concernée par ce qui est.

En effet le domaine politique, même s’il exige d’accepter des faits vrais n’est pas celui de la vérité mais du droit ou de la justice. Y règne la délibération pour déterminer ce qui est légitime concernant ce qui est public, au double sens de ce qui n’est pas secret et de ce qui n’est pas privé mais concerne tout le monde. Par exemple lorsque l’évêque catholique orthodoxe de l’île grecque de Zante avec le maire donne aux SS la liste de juifs demandée avec leurs deux noms après avoir caché les 275 juifs de l’île, ce qui équivalait à un refus radical et non violent, leur action vise la justice, non la vérité. Lorsque Galilée considère que les phases de Vénus qu’il observe grâce à sa lunette confirme l’hypothèse héliocentrique et réfute l’hypothèse géocentrique, il vise une vérité. L’affirmation d’une opinion peut avoir une valeur opinion même si elle paraît concernée la connaissance. L’antisémitisme a longtemps eu ce rôle. Le platisme en est un exemple contemporain puisqu’il s’accompagne d’un complotisme de nature politique.

 

 

En un mot, le problème était de savoir s’il faut distinguer ou non l’opinion de l’hypothèse. Essais de représentations, essentiellement subjectives, elles peuvent être confondues, mais la première bloque la connaissance là où la seconde la rend possible sous ses deux formes, soit un point de départ pour tirer des conséquences, soit une représentation qu’on teste. Leurs domaines diffèrent, l’opinion concerne plutôt le domaine politique et l’hypothèse la connaissance. Aussi, les opinions d’un savant ne sont pas analogues à des hypothèses et doivent peut-être être considérées comme dangereuses.

 

 

samedi 14 juin 2025

Juger - première analyse

 « Ce film est mauvais. » « Ce sont des barbares. » « Cette théorie est absurde. » « Dieu est. » Selon certains Martiniquais en 1940 « Hitler n’était autre que Jésus-Christ redescendu sur terre pour punir la race blanche d’avoir, pendant les deux mille ans qui avaient précédé, mal suivi ses enseignements. » (Lévi-Strauss [1908-2009], Tristes tropiques, [1955] chapitre II, p. 15, Œuvres, Gallimard « La Pléiade », 2008) Voilà des exemples de jugements. Juger est l’acte par lequel on pose ou refuse une existence ou on attribue ou pas à un sujet un prédicat (jugement d’existence ou jugement d’attribution).

On dira que juger c’est prendre position ou affirmer une valeur. Or, lorsqu’on attribue un sujet à un prédicat, on prend position et la valeur est celle de la vérité ou de la fausseté dans le cas d’un jugement négatif. Même dans la perception, l’acte de juger s’affirme. Si je dis que le Soleil me semble se mouvoir mais qu’en réalité, c’est la Terre qui est en mouvement, je juge et affirme l’héliocentrisme. 

Dans le texte suivant qui exprime la thèse classique des philosophes, les auteurs déplient donc le jugement pour montrer qu’il implique un acte de juger conçu comme la liaison ou sa négation d’un sujet et d’un prédicat au moyen du « est ». Il ne distingue pas ici l’affirmation de l’existence de celle d’une attribution. Si être juste appartient au sujet Dieu, la question reste entière de savoir s’il existe ou pas, de même qu’un corps de cheval appartient au centaure mais on peut douter de son existence.

 

Après avoir conçu les choses par nos idées, nous comparons ces idées ensemble ; et, trouvant que les unes conviennent entre elles, et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou délions, ce qui s'appelle affirmer ou nier, et généralement juger.

Ce jugement s'appelle aussi proposition, et il est aisé de voir qu'elle doit avoir deux termes : l'un de qui l'on affirme ou de qui l'on nie, lequel on appelle sujet ; et l'autre que l'on affirme ou que l'on nie, lequel s'appelle attribut ou prœdicatum [= prédicat].

Et il ne suffit pas de concevoir ces deux termes ; mais il faut que l'esprit les lie ou les sépare. Et cette action de notre esprit est marquée dans le discours par le verbe est, ou seul quand nous affirmons, ou avec une particule négative quand nous nions. Ainsi quand je dis Dieu est juste, Dieu est le sujet de cette proposition, et juste en est l'attribut, et le mot est marque l'action de mon esprit qui affirme, c'est-à-dire qui lie ensemble les deux idées de Dieu et de juste comme convenant l'un à l'autre. Que si je dis Dieu n'est pas injuste, est, étant joint avec les particules, ne pas, signifie l'action contraire à celle d'affirmer, savoir celle de nier par laquelle je regarde ces idées comme répugnantes l'une à l'autre, parce qu'il y a quelque chose d'enfermé dans l'idée d'injuste qui est contraire à ce qui est enfermé dans l'idée de Dieu."

Antoine Arnauld (1612-1694) et Pierre Nicole(1625-1695), La logique ou l'art de penser, 1662, 2e partie, Chapitre III, Champs Flammarion, 1978, p. 156.

 

Ainsi juger est une opération qui appelle une analyse. Qu’est-ce qui dans l’esprit ou hors de lui rend possible l’acte de juger ?

En outre, on peut distinguer différents types de jugements :

Théorique : juger en vrai ou faux

Moral ou politique : juger en bien ou mal, juste ou injuste ;

Esthétique : juger en beau ou laid.

S’agit-il du même acte de juger ou bien exige-t-il des conditions différentes ?

mercredi 12 février 2025

corrigé du sujet : Créer une image

 On parle souvent de créateurs pour ceux qui fabriquent des images, sculpteurs, peintres, photographes, cinéastes. Or, qu’est-ce que créer une image ?

Créer à la différence de produire, c’est faire quelque chose de nouveau. Or, une image paraît être en première analyse une représentation d’une chose ou d’une personne en son absence. Elle ne paraît pas pouvoir être nouvelle.

Cependant, difficile de nier qu’il y ait des images nouvelles et donc créées.

Dès lors on peut se demander si et comment on peut créer une image.

Créer une image c’est paradoxalement imiter, c’est surtout s’exprimer, voire organiser les données de l’expérience.

 

 

Si je forge une image, visuelle ou acoustique, c’est sur la base d’une sensation visuelle ou auditive, et cette image peut exister en l’absence de l’objet comme cela se passe dans le sommeil de sorte qu’une image, c’est ce qui reste de l’acte d’une sensation (Aristote, De l’âme, livre III, chapitre 3). L’image est à l’imitation de l’objet dont elle est l’image. Ainsi, les artistes produisent des images. En quoi les créent-ils et comment est-ce possible ?

La peinture religieuse montre une certaine création. Ainsi Phidias (490-430 av. J.-C.) n’a pas vu le Zeus d’Olympie, statue chryséléphantine de 12 mètres qu’il a faite, ni l’Athéna du Parthénon, une statue chryséléphantine de 11,5 mètres. De même dans la peinture chrétienne. Le signe de la bénédiction avec le pouce qui touche l’annulaire et le petit doigt pendant que l’ Index et le majeur sont levés est une création pour symboliser la Trinité pour les trois doigts et l’union des natures divines et humaines du Christ pour les deux joints. Les peintres ont pris pour leur création des images d’humains, de doigts etc. ainsi l’imitation crée des images à partir d’autres images par composition de même qu’on peut créer de nouvelles phrases par la combinaison de mots. La Fontaine a créé des fables ainsi en imitant celles d’Ésope (VI° av. J.-C.), de Phèdre (14 av. J.-C.-50 ap. J.-C.), etc.

Créer une image repose sur l’imitation et la composition des images existantes comme le montre l’Intelligence artificielle, raison pour laquelle on peut créer des images fausses. C’est le sens de la critique de l’image de Platon (428-347 av. J.-C.) dans le livre X de la République : les poètes et les peintres ne créent que des simulacres. En effet, si on distingue L’Idée du lit du lit que fabrique à partir de lui l’artisan, le peintre lui représente une apparence du lit. C’est ainsi qu’il crée, mais un simple simulacre (φάντασμα, phantasma).

 

 

Néanmoins, si l’imitation et la composition permettent de créer des images, elles ne sont finalement que des reproductions de celles qui se forment spontanément. Dès lors la création n’est-elle pas plutôt dans l’expression consciente ou non ?

 

 

Une image n’est pas nécessairement une représentation, elle peut être une expression, soit l’extériorisation, la manifestation d’un sentiment du sujet. Ainsi Jakobson définissait la fonction expressive du langage en donnant comme exemple des phrases comme « je t’aime ». Quand Chimène dit au Cid « Va, je ne te hais point. » (Corneille, Le Cid, Acte III, scène 4), elle ne lui représente pas quelque chose, mais lui exprime son amour alors qu’il a tué son père et qu’elle devrait le haïr Le dramaturge crée une image, une litote ici, avec des mots déjà existant, mais surtout l’image est une expression.

On peut ainsi comprendre la création d’images en peinture comme La naissance de Vénus [1484-1485] de Botticelli (1445-1510), expression de la beauté. Le peintre a pris comme modèle pour sa Vénus Simonetta Cattaneo, une des plus belles florentines. Elle exprime ici l’idéal néoplatonicien de la beauté célébré par le philosophe florentin Marsile Ficin (1433-1499), commentateur du Banquet et du Phèdre de Platon et fondateur de l’académie platonicienne de Florence.

Dans la Vénus à l’organiste (1550-1552), Titien (Vecellio Tiziano,1488-1576, dit) exprime la supériorité de la peinture sur la musique pour manifester la beauté. En effet, l’organiste, dans une position improbable, se détourne de son instrument pour voir une plantureuse Vénus recouverte d’un voile transparent aux cheveux coiffés et qui arbore quelques bijoux au cou et aux poignets qui attire aussi le regard du spectateur. Ainsi créer une image pour un peintre de la renaissance c’est faire servir les représentations imitées au profit d’un sens que le spectateur doit lire.

C’est pourquoi la Rhétorique de l’image (in Communications, 1964) de Barthes sur une image publicitaire, relatif à Panzani montre l’intention de signification. Les signes linguistiques de la publicité comme le jeu de couleurs qui renvoient à l’italianité du produit qui renvoie à un plat typique du pays voisin. Le goût authentique est ainsi suggéré pour la sauce en boite et la photographie qui est une image d’un « avoir-été-là » prétend ainsi à une certaine évidence qu’on retrouve dans les images de propagandes parfois mensongères. La propagande nazie filmait les soldats africains noirs capturés surtout porteurs de balafres rituels en 1940 pour dénoncer le prétendu ensauvagement de l’Europe dont la France enjuivée aurait fait preuve selon l’idéologie raciste nazie. Par contre il n’y avait pas d’images de leur massacre systématique. Car créer une image s’entend de ce qu’on montre et de ce qu’on ne montre pas. Ainsi Staline faisait effacer des photographies les anciens bolcheviks qu’il faisait condamner dans des procès fictifs pour nier leur participations à la révolution, ce que Eric Blair (1903-1950), alias Georges Orwell, a montré dans son roman 1984 ( 1949), dystopie d’un monde totalitaire dont le héros Winston Smith est chargé de réécrire l’histoire au ministère de la vérité d’un pays totalitaire nommé Oceania dirigé par un chef du parti Angsoc à l’image omniprésente avec le slogan « Big brother is watching you ». On peut créer une image inconsciemment. C’est le sens de l’interprétation de Freud (1856-1939) du tableau de Léonard (1452-1519), La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne (1503-1519) qui exprimerait un désir homosexuel refoulé qui se trouverait dans le manteau de la Vierge, un oiseau qui touche la bouche de l’enfant de sa queue selon un prétendu souvenir d’enfance que Léonard a consigné dans ses Carnets (cf. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1910, 1919).

 

 

Toutefois, si on conçoit que créer une image, c’est exprimer consciemment ou inconsciemment une signification, la dimension d’image se confond avec la signification et disparaît ainsi. Ne faut-il pas plutôt voir dans l’image une certaine organisation du sensible ?

 

 

Que l’image ne se réduise pas à la manifestation d’un contenu, on peut le demander à une image célèbre, celle que proposa Magritte (1898-1967) sous le titre de Trahison des images (1929). Le tableau présente une immense pipe flottant dans un espace indéterminé sous lequel est tracée dans une belle écriture d’instituteur la phrase « Ceci n’est pas une pipe ». La première réaction est de se dire que la phrase vise à distinguer l’image de la chose. Toutefois, le « ceci » peut désigner aussi bien l’ image que le tableau en entier, voire le mot ceci. On peut donc penser avec Michel Foucault (1926-1984) dans Ceci n’est pas une pipe (1966) que Magritte défait la liaison habituelle entre l’image et la légende qui réduit l’image. Ainsi, comme le manifeste le tableau lui-même, l’image est dans l’organisation des éléments peints.

En effet, on peut d’abord remarquer avec Sartre dans L’imaginaire (1940) que l’image mentale ou physique est non une chose, voire son décalque dans notre esprit, mais une conscience. L’image comme la chose perçue n’est pas dans la conscience mais hors de moi, avec cette différence que l’image repose sur une conscience d’absence qui la définit et dont le contenu est un analogon pour reprendre la terminologie de Husserl qui expliquait qu’en regardant une gravure de Dürer (1471-1528), Le chevalier, la mort et le diable (1513) (cf. Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie I, traduction française Paul Ricœur, § 131), on ne voyait pas les traits noirs, mais un quasi-étant. Créer une image, c’est faire surgir cette conscience du fond du pouvoir de la conscience de passer de la perception à l’image par un acte de néantisation, c’est-à-dire de liberté pure. Mais si toute image implique bien que le sujet ait conscience qu’elle est une image, ll n’en reste pas moins qu’elle a un contenu.

Aussi, s’il faut nier que l’image soit un décalque de la perception, on peut la penser à partir de la découverte par Kant du schématisme (Critique de la raison pure, 1781, 1787). Par schème, Kant entend un produit de l’imagination qui permet de procurer une image à un concept de sorte que l’image qui découle d’un concept organise la perception. Par exemple, c’est l’image du chien qi me permet de reconnaître un chien quand j’en voie un, autrement dit l’image organise le sensible et le rend visible. Aussi Merleau-Ponty a-t-il raison d’écrire dans L’œil et l’esprit qu’il y a une « texture imaginaire du réel »(p.24), et que c’est elle que les peintres dévoilent sur leur toile. Ainsi en va-t-il de La ronde de nuit (1642) que crée Rembrandt (1606-1669) où la main qui pointe vers nous est là quand son ombre sur le corps du capitaine nous la présente de profil (L’œil et l’esprit, II, Gallimard, 1960, p.29), les deux aspects incompossibles dans la perception rendent la vision possible sur la toile, comme les positions des jambes du cheval dans le Derby d’Epsom (1821, cf. L’œil et l’esprit, p. 80) de Géricault (1791-1824) qu’aucune photographie ne pourra rendre mais qui selon le mot de Rodin (1840-1917) que cite Merleau-Ponty, la rend fausse tandis qu’est vraie la peinture car le temps ne s’arrête pas (cf. p.80) et le peintre le montre.

 

 

En un mot, le problème était de savoir si et comment on peut créer une image. Il est vrai que par la composition des images, on peut en créer d’autres par imitation tout comme cette composition peut être l’expression du sujet, sentiment ou même idée. Mais créer une image, c’est surtout organiser le sensible pour en rendre possible la perception.

Créer une image, cela pourrait être aussi organiser la vie sociale, voire la rendre possible.

jeudi 6 février 2025

corrigé du sujet Image et modèle

 Lorsqu’on pense à une image, on a tendance à la référer à son modèle. Quand Marcel Duchamp (1887-1968) donne des moustaches et une barbichette à une reproduction de la Joconde en lui donnant un titre grossier L.H.O.O.Q. (1919), il laisse entendre que le modèle de Léonard était un homme selon une certaine orientation sexuelle. Cette référence au modèle paraît évidente pour la photographie mais aussi pour la peinture ou la sculpture pour ne rien dire de la littérature ou du cinéma. L’image paraît inséparable du modèle.

Pourtant, on dit de certaines images qu’elles ont été créées de sorte qu’elles seraient indépendantes de tout modèle.

On peut se demander si l’image peut ou non se passer de modèle ?

L’image est une copie qui exige un modèle intelligible ou empirique ou est une représentation et une invention du sujet qui jamais ne devient un modèle tout en ouvrant à la perception du réel.

 

 

Si on part d’une photographie ou d’une image mentale, il semble évident qu’elles présupposent un modèle. Ainsi le douanier compare la photographie du passeport qu’il voit avec le visage qu’il a devant lui, finalement avec la représentation mentale que lui livre la perception. L’image est la reproduction la plus fidèle possible de son modèle seulement sur le plan visuel sans quoi comme Platon (428-347 av. J.-C.) le faisait dire à Socrate (469-399 av. J.-C.) à Cratyle (432c), le personnage éponyme d’un de ses dialogues, ce ne serait pas une image mais un double et on ne pourrait distinguer les images de leurs modèles, autrement dit, on ne pourrait les appréhender comme images. Comment rendre compte des images dont on sait qu’elles n’ont pas de modèles empiriques déterminées ?

Or toute la peinture religieuse montre des personnages dont il est clair que les peintres ou les sculpteurs ne les ont pas vus. Le Zeus de Phidias, le Christ, voire Mohamed dans la peinture byzantine, musulmane, voire persane ont été représentés en l’absence de leur modèle. Une solution serait avec Plotin de soutenir que l’artiste montre toutefois le Dieu, Zeus pour Phidias (Ennéades, V, 8, 1,38-40 traité 31 Sur la beauté intelligible, : « Phidias fit son Zeus, sans égard à aucun modèle sensible (Πρὸς οὐδὲν αἰσθητὸν) ; il l’imagina tel qu’il serait, s’il consentait à paraître (ἐθέλοι θανῆναι) à nos regards. ») Le modèle de l’image qui n’a pas de modèle empirique a un modèle intelligible. C’est cette conception que l’iconodoulie[1] de Jean Damascène reprendra en l’adaptant au christianisme dans son Troisième discours contre ceux qui rejettent les saintes icones de 743 que le Concile œcuménique de Nicée II (787) reprendra pour défendre le culte de l’image comme manifestation du modèle divin. Dieu lui-même en se faisant homme s’est donné dans le sensible.

Reste que le modèle de l’image pourrait être un concept, entendue comme ce qui résulte d’une multiplicité des perceptions comme le soutiennent les empiristes à l’instar de Hume (1711-1776) dans l’Enquête sur l’entendement humain (1748, section 3 De l’association des idées). C’est ainsi qu’on peut faire une image de l’homme à partir de la multiplicité des hommes déjà vus. N’est-ce pas toujours un certain idéal de l’homme qui sert à représenter le christ ou Mohamed dans la culture persane, voire dans certaines représentations dans l’empire ottoman jusqu’à ce que sa représentation sans visage devienne dominante. C’est pour cela qu’on reconnaît un homme dans les autoportraits de Rembrandt (1606-1669) qu’on ne connaît pas par ailleurs trois siècles après sa mort.

 

Toutefois, si l’image présuppose un modèle, quel est son modèle reste finalement obscur, un intelligible ou un objet de l’expérience, voire plusieurs, de sorte qu’il est possible de se demander si ce n’est pas plutôt l’esprit qui produit l’image sans modèle extérieur.

 

 

Le sujet pour imaginer applique l’esprit au corps comme le soutient Descartes dans la sixième de ses Méditations métaphysiques. Ainsi le concept de triangle qui est une représentation qui vient du sujet qui pense permet de se figurer une figure de trois côtés avec de nombreuses images possibles. Par contre l’image de chiliogone se distingue difficilement de celle du myriogone par une certaine impuissance de l’esprit à bien figurer son modèle conceptuel. Le concept d’enfant comme petit homme permet à Masaccio (1401-~1428) de représenter Jésus sur les genoux de Marie dans son tableau Sainte Anne, la vierge avec l’Enfant et des anges(1424). De même les anges ne sont que des hommes avec des ailes. Le modèle pour l’image la sert dans son intention de signification.

Si l’image se réfère à un objet extérieur, c’est parce qu’elle est une affection du sujet soutient à juste titre Spinoza (1632-1677). Ainsi le Soleil dans le Ciel m’affecte âme et corps et une représentation d’une boule de feu à 200 pieds de distance apparaît (Éthique, partie II, scolie de la proposition 35, posthume 1677). Pour l’astronome, l’image est fausse car il connaît la vraie distance déjà calculée par Aristarque de Samos au III° siècle av. J.-C. Ainsi l’image est une représentation qui exprime la relation d’un objet à un sujet. Une puissance d’imaginer est cependant possible pour Spinoza (cf. Éthique, (1677 posthume), Proposition XVII, scolie).

Aussi peut-on avec Kant (1724-1804) voir dans le schématisme (cf. Critique de la raison pure, 1781, 1787), la possibilité de créer des images s’il est vrai que c’est un procédé pour donner une image à un concept. Ainsi quand Dürer (1471-1528) représente la mort avec un sablier dans sa gravure Le chevalier, la mort et le diable(1513) il donne ou reprend une image de la mort qui n’en a pas, qui a donc été créée. on peut parler avec Kant d’image venant de l’imagination créatrice. En ce sens l’image n’a pas besoin de modèle. Elle existe par elle-même et le sujet a conscience de son être d’image car elle est comme Sartre le soutient dans L’imaginaire(1940) une conscience qui enveloppe une négation, celle de l’existence de l’objet de l’image. L’image est une conscience et non une réalité qui serait dans l’esprit (cf. L’imagination, 1936) Le sujet qui regarde la gravure voit l’analogon des figures allégoriques, c’est-à-dire un quasi objet qui est visé par l’image (cf. Sartre [1905-1980], L’imaginaire, 1940). De même que c’est la conscience qui fait de la photographie une image comme Roland Barthes (1915-1980) le soutient en reprenant la thèse de Sartre dans La chambre claire. Note sur la photographie (Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980).

 

Néanmoins, si le sujet fait l’image sans qu’un modèle soit nécessaire, n’y a-t-il pas comme un renversement qui fait de l’image le modèle d’un objet possible ou réel ?

 

 

Heidegger (1889-1976) dans une des premières versions de L’origine de l’œuvre d’art écrivait « L’œuvre d’art ne représente jamais rien, et pour cette simple raison qu’elle n’a rien à représenter, étant elle-même ce qui crée tout d’abord ce qui entre pour la première fois grâce à elle dans l’ouvert », trad. E. Martineau, Authentica, 1987, p. 53. Si donc l’œuvre d’art est pensée comme image, il apparaît donc que l’image n’a pas besoin de modèle, ni même d’être un modèle. Il faut la penser comme ce qui montre quelque chose de réel ou dans le réel qui sans elle n’apparaîtrait pas. Ainsi Molière (1622-1673) a-t-il montré l’image du faux dévot qui utilise la religion à son profit dans son Tartuffe (1669) qui est ainsi devenu l’antonomase de l’hypocrisie.

On peut considérer que l’œuvre d’art provient de l’imagination créatrice qui fait des images originales, comme la forme du tableau de Léonard (1452-1519), La vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne, 1503-1519 dont le carton premier, celui de Londres a été imité par son disciple, Bernardino Luini. Une image peut donc avoir une autre image comme modèle. Elle n’est alors qu’une imitation et perd ce par quoi elle permet d’ouvrir à ce qui est.

L’image n’a pas besoin d’être imité pour être. Son imitation, c’est-à-dire son érection comme modèle est un caractère extrinsèque. Ainsi, la scène du meurtre dans la douche dans Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock (1899-1980) où l’on voit le sang se mêlé à l’eau et disparaître dans la bonde a souvent été imitée sous forme d’hommage comme Brian de Palma (né en 1940) ou par des réalisateurs en manque d’imagination. L’image comme œuvre d’art doit être exemplaire, c’est-à-dire permettre la création d’autres images. Ainsi, Merleau-Ponty (1908-1961) dans L’œil et l’esprit (1960), note que la formation du peintre peut passer par la copie mais qu’elle conduit à dégager la « structure imaginaire du réel », c’est-à-dire les éléments du visible qui permet de voir le monde. Il cite à juste titre ce mot de Rodin qui disait que le peintre qui donne une image du mouvement est dans le vrai là où le photographe qui reproduit a tort. Pour qu’une image photographique soit véritablement une image, il faut qu’elle dévoile quelque chose de réel comme Ghost Child (août 1936) de Dorothea Lange (1895-1965) qui montre la figure d’une enfant frappée par la misère lors de la grande dépression et du dust bowl. La peinture n’a pas besoin de modèle ni n’est un modèle. Elle crée des images qui manifestent ce qui rend visible le monde et ce qui lui appartient.

 

 

Disons pour finir que le problème était de savoir si l’image exige un modèle ou bien si elle peut l’être elle-même ou si elle peut être détachée de tout modèle. Il est apparu qu’on pouvait lui assigner un modèle intelligible ou empirique mais qu’ainsi on manque le fait que l’image dépend du sujet, d’une puissance de figuration qui permet au mixte d’âme et de corps de faire être de quasi-objets. C’est que l’image dévoile finalement quelque chose du réel, ce qui le rend accessible, et est éloignée de tout modèle.

D’où peuvent venir alors les imitations ou simulacres qui pullulent dans notre monde ?



[1] Ou iconodulie (du grec εικών / eikôn, image et δουλεία / douleia, service), iconodule ou iconodoule, les deux orthographes existent (cf. Nouvelle histoire du Moyen âge, volume 1 Le premier moyen âge La sortie du monde antique sous la direction de Florian Mazel, Seuil, histoire, 2024, « 9. L’horizon byzantin » de Annick Peters-Custot, p.228.

lundi 27 janvier 2025

La représentation théâtrale à Athènes au V° siècle av. J.-C.

 Même si les premières tragédies furent représentées à la fin du VI° siècle, l’essentiel de notre documentation concerne le V° siècle av. J.C.

À Athènes, la tragédie commence sous la tyrannie de Pisistrate (600-528 av. J.-C.) qui commence en 560/561 par une prise du pouvoir contre les grandes familles aristocratiques qui gouvernaient Athènes, avec l’aide du peuple jusqu’à son renversement en 556 environ. Il se réfugie en Thrace où l'exploitation des mines du mont Pangée lui fournit les moyens de recruter une armée de mercenaires. Fort, en outre, de soutiens étrangers, il débarque, en 546/545 environ sans doute, près de Marathon, disperse ses adversaires en un seul combat et ressaisit définitivement le pouvoir.

En 534 aurait eu lieu la première tragédie d’un certain Thespis dont l’existence est douteuse.

À la mort de Pisistrate en 528 av. J.-C., ses fils, Hippias (†510) et Hipparque (†514), lui succèdent sans difficulté. C'est leur gouvernement qui attire sur la tyrannie l'exécration des Athéniens.

En 508, Clisthène un ancien allié de Pisistrate, institue l’isonomie, l’égalité devant la loi, d’où sortira la démocratie à proprement parler.

En établissant la fête des grandes Dionysies, Pisistrate permet l’institution de la tragédie qui est peut-être née hors d’Athènes, à Corinthe sous le tyran Périandre que les anciens rangeaient parmi les sept sages avec Thalès notamment.

La plus ancienne tragédie conservée est une pièce d’Eschyle (525-456), Les Perses en 472.

À partir de 386 av. J.-C., on peut reprendre une tragédie ancienne d’Eschyle, de Sophocle ou d’Euripide pendant les concours.

C’est sous l’empereur Hadrien (76-138) que sont choisies sept pièces d’Eschyle, sept de Sophocle (495-406 av. J.-C.) et dix d’Euripide (485/480-407 av. J.-C.) sur les dix-huit qui nous restent de cet auteur, les huit autres provenant d’autres sources.

Les représentations avaient lieu au Dionysies urbaines au printemps ou aux Lénéennes fin décembre.

Les représentations duraient trois jours, un jour par poète qui donnait quatre pièces, trois tragédies (trilogie) et un drame satyrique.

Un riche citoyen devait financer les représentations d’un poète.

Le public, installé dans des gradins semi circulaire, était constitué de tout le peuple auquel s’ajoutaient peut-être des esclaves, voire les femmes. On estime à 17000 le nombre de spectateurs, d’où la nécessité d’une remarquable acoustique que montre encore le théâtre d’Épidaure. Platon dans le Banquet évoque 30000 spectateurs lors de la victoire d’Agathon l’avant-veille.

Au centre du théâtre évoluait le chœur près de la skénè (σκηνή) où il y avait un autel de Dionysos. Pourquoi ce Dieu, les Grecs eux-mêmes ne le savaient pas. Un proverbe disait : « Il n’y a rien là qui concerne Dionysos » (Plutarque, Questions de banquets, 615a).

L’orchestra (ὀρχήστρα), une esplanade circulaire était le lieu où évoluait le chœur.

Le chœur dansait et chantait.

Une pièce commençait par un prologue. Dans les Sept contre Thèbes, c’est Étéocle, le roi régnant de Thèbes qui l’assure alors qu’il n’y en a pas dans Les Suppliantes.

Le Parodos marquait l’entrée du chœur (χορός, chorós) de cinquante, puis douze voire quinze personnes, uniquement des hommes car le théâtre était interdit aux femmes.

Entre les prestations du chœur, se placent les épisodes où interviennent les acteurs, seulement des hommes (les acteurs étaient masqués pour jouer les rôles féminins), peuvent dialoguer avec le coryphée ou chef du chœur. Le commos (κῶμος), où un personnage et le chœur dialoguent, s’intercale parfois (ex : Les Suppliantes, v.348-417 ; Tragédies complètes, pp.63-64).

Si on en croit Aristote, à l’origine il n’y avait qu’un acteur (protagoniste), c’est Eschyle qui aurait introduit le deuxième acteur (deutéragoniste) et Sophocle le troisième (tritagoniste) (cf. Aristote, Poétique, chapitre 4, 1449a). Eschyle, comme Sophocle ont joué dans leurs pièces. Toutefois, comme on l’a fait remarquer (Jacqueline de Romilly, 1970), certaines pièces d’Eschyle exigent trois acteurs. Il aurait pu reprendre l’innovation de son jeune concurrent.

L’exodos (ἔξοδος) ou sortie du chœur marque la fin de la pièce.

 

Bibliographie :

Aristote, Poétique in Œuvres complètes, direction Pierre Pelegrin, Flammarion, 2022.

Eschyle, Tragédies complètes, préface de Pierre Vidal-Naquet, traduction de Paul Mazon, Gallimard, 1982.

Platon, Le Banquet in Œuvres complètes, direction Luc Brisson et Louis-André Dorion, Flammarion, 2008.

Jacqueline de Romilly, La tragédie grecque (1970), P.U.F., Quadrige, 2014.