Lorsque quelqu’un donne son opinion, il n’en est pas sûr, voire il est conscient de manquer de savoir en précisant « c’est mon opinion ». On dit alors parfois que c’est une supposition ou hypothèse. Est-ce à dire que l’opinion et l’hypothèse sont identiques ?
L’opinion donne lieu à un assentiment plus ou moins ferme alors que l’hypothèse laisse ouverte la question de sa vérité ou de sa fausseté. Pourtant, comme l’opinion, l’hypothèse semble dépasser indûment le savoir vérifié.
Peut-on vraiment distinguer l’hypothèse de l’opinion ?
L’opinion et l’hypothèse semblent identiques, mais leur rôle est différent dans la connaissance, l’opinion est plutôt politique.
Avoir une opinion, comme émettre une hypothèse, c’est tenter une représentation de la réalité, quelle qu’elle soit. C’est affirmer ce qui semble être, voire semble être vrai même si on ne peut le prouver. Dans le Ménonde Platon, Socrate prend l’exemple de quelqu’un qui ignore où est Larissa et forme une opinion ou une conjecture du lieu où il veut se rendre et réussit à y aller. Il est clair alors que l’opinion vraie ou droite ne se distingue pas de l’hypothèse exacte puisqu’elles ont le même effet. Ont-elles le même fondement ?
L’opinion comme l’hypothèse se distinguent du savoir en ce qu’elles n’ont pas de justification ou de preuves. C’est donc cette absence de fondement qu’elles ont en commun. L’opinion comme l’hypothèse surgissent sans motif apparent. Elles peuvent éventuellement provenir d’habitudes ou de préjugés en cours. Gaston Bachelard (1884-1962), dans la Formation de l’esprit scientifique (1938, chapitre VIII L’obstacle animiste, IV) donne l’exemple de l’opinion selon laquelle les mines d’or et d’argent se reproduisent, transposition d’un phénomène propre au vivant. N’est-ce pas qu’opinion et hypothèse reposent finalement sur la subjectivité ?
En effet, elles traduisent des besoins humains soutient à juste titre Bachelard toujours dans La Formation de l’esprit scientifique (chapitre I La notion d’obstacle épistémologique), ce en quoi elles s’opposent au savoir. On comprend alors qu’elles puissent surgir sans réflexion. On peut avec Adorno (1903-1969) dans Modèles critiques (1963), penser que l’opinion est un moyen pour le sujet de se protéger d’une réalité qui le blesse. On peut l’illustrer avec les opinions antisémites qui donnent au sujet le sentiment de comprendre une réalité qui lui échappe – tous ses malheurs sont la faute de juifs – exprimant alors ce qui lui permet de se conforter à ses propres yeux. Le sujet sait que son opinion n’est qu’une opinion et il l’affirme comme telle. Le caractère hypothétique de ce qu’il soutient apparaît à ses propres yeux.
Néanmoins, si opinion et hypothèse ont le caractère commun de permettre une représentation subjective de la réalité, elles jouent semble-t-il un rôle différent dans la science qui exigerait de les dissocier.
En effet, si l’hypothèse ouvre à la confirmation ou l’infirmation donc à la connaissance, l’opinion bloque la connaissance de sorte que sa présence dans l’acte de connaître est susceptible d’être un obstacle, ce que Bachelard décrivait ainsi : « Nous décèlerons des causes d'inertie que nous appellerons des obstacles épistémologiques. » Bachelard, La formation de l’esprit scientifique,1938, chapitre I La notion d’obstacle épistémologique.
L’opinion est un obstacle à détruire car comme traduction des besoins en termes de connaissance comme l’écrit Bachelard dans La formation de l’esprit scientifique (chapitre I), elle ne permet pas de poser des problèmes. Hérodote dont l’opinion était que la Terre est plate (Histoires, IV, 36) ne pouvait envisager l’hypothèse de sa sphéricité dont il se moquait. Si l’opinion bloque la connaissance, l’hypothèse la rend au contraire possible.
En effet, comme Platon le remarque à la fin du livre VI de La République (510b) les géomètres (= mathématiciens) raisonnent à partir d’hypothèses, des propositions posées sous, selon l’étymologie, d’où ils déduisent des conséquences qui sont les solutions de leurs problèmes. Ce sont ces hypothèses qu’Euclide nommera axiomes ou notions communes dans Les Éléments, les considérant comme évidentes. Par exemple « Les grandeurs égales à une même grandeur sont égales entre elles » (premier axiome). Pourtant n’étant pas démontrées, elles restent des hypothèses comme Platon le soutenait avec raison. Dans les sciences expérimentales (physique, chimie ou biologie), les hypothèses sont testées par des expériences, soit des expérimentations où on modifie un phénomène selon une action déterminée pour tester une hypothèse en examinant si l’effet attendu se réalise, soit des observations, c’est-à-dire des expériences qui consistent à percevoir un effet qu’on déduit d’une hypothèse. Par exemple, l’observation d’étoiles différentes en Égypte et en Grèce apparaissait comme une conséquence de la sphéricité de la Terre (cf. Aristote [384-322 av. J.-C.],Du ciel, II, 14). Et leur observation a servi jusqu’à la fin du moyen âge de preuve de la sphéricité de la Terre.
Toutefois, si l’hypothèse ouvre à la connaissance et l’opinion la bloque, l’existence de cette dernière et sa distinction d’avec la première restent obscures. N’est-ce pas parce que leur domaine n’est pas le même ?
L’hypothèse appartient au domaine de la connaissance, dans la vie quotidienne, des conjectures sont possibles pour agir, voire des opinions. Il faut parfois connaître pour faire et lorsqu’on ne sait pas, on risque alors une hypothèse. Au passage clouté, on émet l’hypothèse que les voitures s’arrêteront lorsqu’on traverse. Mais alors que l’hypothèse dans la connaissance est la solution possible d’un problème théorique, c’est-à-dire qui vise la vérité, l’opinion appartient à la pratique, à la politique.
En effet, le savant n’émet une hypothèse que dans le cadre des connaissances acquises pour résoudre un problème donné alors que les opinions apparaissent surtout dans le domaine politique. Comme Hannah Arendt le soutient à juste titre dans « Vérité et politique » repris dans La crise de la culture (1961, 1968) l’opinion se forme à partir d’une question qui implique qu’on prenne en compte le plus grand nombre de points de vue. C’est dans le champ politique que règne l’opinion car il s’agit de décider pour ce qui concerne le public alors que la connaissance est concernée par ce qui est.
En effet le domaine politique, même s’il exige d’accepter des faits vrais n’est pas celui de la vérité mais du droit ou de la justice. Y règne la délibération pour déterminer ce qui est légitime concernant ce qui est public, au double sens de ce qui n’est pas secret et de ce qui n’est pas privé mais concerne tout le monde. Par exemple lorsque l’évêque catholique orthodoxe de l’île grecque de Zante avec le maire donne aux SS la liste de juifs demandée avec leurs deux noms après avoir caché les 275 juifs de l’île, ce qui équivalait à un refus radical et non violent, leur action vise la justice, non la vérité. Lorsque Galilée considère que les phases de Vénus qu’il observe grâce à sa lunette confirme l’hypothèse héliocentrique et réfute l’hypothèse géocentrique, il vise une vérité. L’affirmation d’une opinion peut avoir une valeur opinion même si elle paraît concernée la connaissance. L’antisémitisme a longtemps eu ce rôle. Le platisme en est un exemple contemporain puisqu’il s’accompagne d’un complotisme de nature politique.
En un mot, le problème était de savoir s’il faut distinguer ou non l’opinion de l’hypothèse. Essais de représentations, essentiellement subjectives, elles peuvent être confondues, mais la première bloque la connaissance là où la seconde la rend possible sous ses deux formes, soit un point de départ pour tirer des conséquences, soit une représentation qu’on teste. Leurs domaines diffèrent, l’opinion concerne plutôt le domaine politique et l’hypothèse la connaissance. Aussi, les opinions d’un savant ne sont pas analogues à des hypothèses et doivent peut-être être considérées comme dangereuses.
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