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vendredi 17 mai 2024

corrigé d'un essai: Le partage est-il une obligation morale

 Il n’y a pas de société sans échange, et donc de partage de biens, de services ou de connaissances. Le partage peut être sans attente de retour, même si la reconnaissance est un tel retour. Il semble qu’il y ait quelque chose de profondément moral dans le partage. Dans le film Ben Hur (1959), le héros éponyme, injustement condamné est emmené par des soldats romains aux galères. Sur le chemin, un soldat refuse de lui donner de l’eau alors qu’il a soif. Un personnage mystérieux s’impose pour étancher sa soif. Il comprendra plus tard en le voyant sur son chemin de croix, qu’il s’agissait de Jésus. Il a partagé de l’eau par pure bonté.

Peut-on exiger le partage comme un devoir ? Le partage est-il une obligation morale ?

En l’affirmant n’exerce-t-on pas une pression sur ceux qui possèdent pour qu’ils se dessaisissent de leurs biens au profit de ceux qui ne le méritent peut-être pas.

 

On peut voir dans le partage un effet de la vertu de libéralité (ἐλευθεριότης, éleuthériotès) qui est la juste mesure dans les affaires d’argent, elle est un juste milieu dans l’action de donner et d’acquérir des richesses selon Aristote (384-322 av. J.-C.) dans son Éthique à Nicomaque, IV, 1 ; II, 1170b9-14). Il faut donc posséder des biens pour pouvoir les partager. Le partage comme obligation juridique comme dans le communisme empêcherait l’exercice de la vertu, donc une action morale. Le partage est bien une action morale mais non une obligation. C’est une vertu, soit une action qui vise l’excellence de celui qui agit. Par exemple Bill (né en 1955) et Melinda Gates (né en 1964) qui ont mis toute leur fortune dans une fondation qui mène des actions humanitaires font preuve de libéralité et sont loués pour cela. Mais on ne peut exiger de tous les riches qu’ils donnent leur fortune. Comme vertu, la libéralité dépend du bon vouloir de l’individu et laisse dans l’ombre la nature de son intention. Est-elle morale ou sert-elle l’égoïsme ?

L’obligation morale comme Kant (1724-1804) l’a montré dans les Fondements de la métaphysique des mœurs(1785) repose sur la bonne volonté, c’est-à-dire l’intention de faire son devoir de façon désintéressée. Est un devoir toute action qui peut être une loi universelle. Le partage alors est bien une obligation morale parce que la négation paraît immorale. Un monde sans partage serait celui de l’égoïsme ou chacun n’agirait que pour son intérêt personnel. Le partage est une obligation morale – importante dans la culture traditionnelle polynésienne. On imagine mal laisser quelqu’un mourir de faim ou de soif alors qu’il est possible de partager de la nourriture ou de l’eau. De même comment refuser de partager notre connaissance avec un voyageur égaré, voire à un enfant.

Que le partage soit une obligation morale ne signifie pas qu’on est contraint de donner. Au contraire, l’obligation morale implique que chacun s’oblige lui-même c’est-à-dire surmonte son égoïsme. Une obligation morale à la différence d’une contrainte exige d’être volontaire. Le partage comme obligation morale exige que le sujet qui partage veuille le faire non par intérêt ou sous la peur d’une sanction ou sous la pression d’une communauté, mais qu’il le fasse par devoir.

Si on considère que le devoir ne suffit pas à déterminer ce qui est moral, que même Kant selon John Stuart Mill (1806-1873) dans L’utilitarisme (1861), doit tenir compte des conséquences des actions, c’est-à-dire du principe du plus grand bonheur du plus grand nombre, le partage est une obligation morale car le partage ne peut que favoriser les bonnes relations sociales et le progrès social. Or, que faut-il partager et avec qui ?

 

Il est clair qu’on partage avec ceux qui sont en manque de biens par une situation qui ne dépend pas d’eux. On aide des naufragés qui ont tout perdu, le vieillard qui perd ses forces, l’enfant qui n’a pas encore acquis ce qui lui permet d’être autonome. Ainsi l’obligation de partager concerne ceux qui en ont vraiment besoin. Et ce qu’il faut partager lorsqu’il n’y a pas d’urgence, ce sont des connaissances, de capacités qui permettent à autrui de ses passer de dons. Le proverbe « quad un homme a faim, mieux vaut lui apprendre à pêcher que de lui donner un poisson » est pertinent.

Dès lors, le partage ne sert pas à faire dépendre autrui de soi, ce qui revient à le soumettre, donc à aller à l’encontre de l’égalité condition de l’action morale comme le soutenait à juste titre Peter Singer (né en 1946) dans La libération animale (1975).

 

L’éthique des vertus fait du partage une action morale, alors que la morale déontologique de Kant comme la morale conséquentialiste (selon le néologisme d’Elisabeth Anscombe [1919-2001]) de John Stuart Mill ou de Peter Singer en font une obligation morale, dont le principe est la volonté de faire son devoir ou le plus grand bonheur du plus grand nombre. Obligation qui s’adresse à ceux qui en ont besoin et qui consiste avant tout à partager des capacités.

samedi 8 avril 2023

corrigé d'un essai : Ce que la morale autorise, l'État peut-il légitimement l'interdire?

 En 1917, des soldats anglais et allemands ont fraternisé en jouant au football. Or, si la morale autorise de fraterniser avec d’autres hommes, les États qui voulaient la guerre ne le voulaient pas. Ce que la morale autorise, L’État peut-il légitimement l’interdire ?

Si c’était le cas, cela impliquerait que l’État prescrirait indirectement des actions immorales et ne mériterait pas d’être obéi, voire susciterait la révolte.

D’un autre côté, l’État a aussi pour devoir de conserver la société, et si la morale le gène, on comprend qu’il l’interdise.

Y a-t-il des conditions qui permettent à l’État de légitimement interdire ce que la morale autorise ? L’État doit-il se conformer en tout point à la morale ? Peut-il légitimement interdire de la morale ce qui nuit à son existence ? N’est-ce pas au contraire, nuire à son existence ?

 

L’État ne peut se conformer en tous points à la morale. Ainsi Machiavel soutenait-il dans Le Prince que ce dernier, c’est-à-dire le dirigeant politique doit user de moyens immoraux pour conserver son pouvoir et il en va de même d’une République. Ainsi loue-t-il Romulus d’avoir tué son frère Remus, puisque cela a permis la fondation de Rome dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live (I, 9).

Ainsi, la morale autorise de sympathiser avec les autres hommes. Pourtant l’État l’interdit lorsqu’il s’agit d’ennemi. De même qu’il interdit à ses agents de dire la vérité aux ennemis. La raison en est qu’ils ont pour objectif sa destruction. Or, il est clair que la destruction de l’État détruit aussi la possibilité d’agir moralement.

 

Néanmoins, si l’État interdit ce que la morale autorise, il devient alors tyrannique, autoritaire, voire totalitaire. N’est-ce pas le faire déroger à sa fonction de direction de la société et finalement le détruire ?

 

 

En effet, le tyran est celui qui, comme les Anciens l’avaient bien vu accède illégalement au pouvoir ou l’exerce illégalement afin de le confisquer pour ses plaisirs personnels. Ainsi La pièce de Musset, Lorenzaccio (1934) s’ouvre sur une scène ou le duc de Florence devenu tyran a corrompu des parents pour abuser de leur fille de 15 ans. Ainsi le pouvoir tyrannique suscite-t-il son opposition, voire sa destruction en favorisant l’immoralité. Le tyran Denys de Syracuse selon Cicéron (106-43av. J.-C.) dans les Tusculanes (V, XXI, 45 av J.-C.), explique ainsi à son flatteur, Damoclès, qu’il ne peut même pas abandonner la tyrannie qui risquerait d’être sa fin. De même le régime autoritaire, c’est-à-dire, celui qui supprime toutes les libertés, comme l’Espagne de Franco (1892-1975) ou le Portugal de Salazar (1889-1970) au profit d’une politique favorable au catholicisme, suscite une opposition (Portugal, révolution des œillets 1974) ou une lassitude (Espagne après la mort de Franco) qui amène à sa disparition. Les régimes totalitaires ont provoqué leur disparition en se suscitant des ennemis extérieurs comme le nazisme ou en implosant de l’intérieur comme le stalinisme. Interdire ce que la morale autorise, c’est favoriser l’immoralité et donc une action contre l’État en retour.

 

 

Toutefois, l’État n’est-il pas légitimement autorisé à interdire ce que la morale individuelle semble autoriser ?

 

 

Par morale individuelle, on peut entendre, ce que l’individu estime bien ou mal sur la base de ses réflexions personnelles et de la tradition, notamment religieuse ou non, qui est la sienne. C’est la réforme protestante qui a introduit une telle perspective morale. Ainsi la morale individuelle autorisait les premiers Mormons à être polygames, comme elle l’autorise aux musulmans. L’interdiction de l’État semble avoir pour sens de garantir la cohésion sociale. Toutefois, L’État sud-africain a mis en débat une extension de la polygamie réservée aux hommes, de sorte qu’une femme pourrait avoir plusieurs maris afin de rétablir l’égalité entre les hommes et les femmes. De même, la disparition de l’interdiction de l’IVG a eu pour sens d’empêcher les nombreuses morts dans des avortements clandestins. Lorsque la morale individuelle autorise certains actes, l’État ne peut légitimement les interdire sauf à imposer aux individus une certaine conception du bien et du mal, qui, extérieure à leur réflexion, ne pourra les convaincre.

Il crée ainsi la division dans la société et suscite des violences nuisibles à son autorité.

 

 

Disons pour finir que l’État ne peut interdire ce que la morale autorise dans la mesure où il risque de conduire à sa destruction ou à la fragmentation de la société et à la perte de sa fonction de conservation de la société.

jeudi 30 mars 2023

essai: En morale, est-ce l'intention qui compte?

 Lorsque quelqu’un agit, on tient compte de son intention, pour évaluer moralement son acte.

Aussi semble-t-il qu’en morale c’est l’intention qui compte. Si je perds une somme d’argent importante qu’un pauvre s’en trouve aidé, mon action est moralement nulle.

Toutefois, l’intention ne semble pas suffire, voire être nécessaire. Si je sauve quelqu’un de la noyade, mon action est bonne, même si mon intention est d’être récompensé, ce qui semble peu moral.

Dès lors quelle est la place de l’intention dans l’action morale ?

Est-elle sans intérêt ?Est-elle constitutive de la moralité de l’action ? Exige-t-elle d’être liée à l’action ?

 

On pourrait penser comme les utilitaristes que la valeur morale de l’action ne tient qu’à ses conséquences. Dès lors, une action qui est utile est bonne quelle que soit l’intention du sujet, intention qui ne compte pas, c’est l’efficacité qui compte. Si j’ai l’intention de sauver quelqu’un de la noyade et que j’échoue par ma maladresse, l'intention de le sauver ne corrige pas l’échec, tout au plus elle conduit à une certaine indulgence de la part d’autrui. Et si je le sauve pour obtenir une récompense, mon action est bonne. Ainsi un mensonge habituellement mauvais par ce qu’il sape la confiance (cf. Mill, L’utilitarisme) peut être bon par ses conséquences comme ceux que fait Sœur Simplice dans Les Misérables (1862) de Victor Hugo (1802-1885) et qui apaisent Fantine, pui sauvent Jean Valjean et Cosette.

 

Pourtant, celui qui n’agit que par intérêt, pour bonnes aux autres que soient ses actions ne semble avoir aucune valeur morale. L’intention n’est-elle pas essentielle à la morale ?

 

On peut donc avec Kant considérer que c’est la « bonne volonté », soit l’intention qui fait la valeur morale de l’action (Fondements de la métaphysique des mœurs), mais cette intention doit être distinguée du simple souhait ou du vœu qui n’est que la représentation d’un but désiré pour lequel on ne fait rien. Ainsi, ce n’est pas avoir l’intention de sauver quelqu’un de la noyade que de le regarder s’enfoncer dans l’eau, il faut agir, au moins appeler au secours si on ne peut faire autrement. La simple déclaration d’intention au sens du souhait ne donne aucune valeur à l’acte et on ne peut se dédouaner d’une action peu glorieuse en prétendant que c’est l’intention qui compte.

 

Cependant, l’intention qui implique un commencement d’action exige une certaine réussite pour que sa valeur morale soit nette. Que doit être l’intention pour qu’elle suffise à la valeur morale de l’action ?

 

Ainsi un acte de charité exige d’être guidé par l’intention de se soucier du prochain et non par l’intérêt personnel. Sa réussite n’exige aucune capacité spéciale ; il suffit de donner une partie de ce qu’on a. Lorsque l’action dépend de capacités spéciales ou de circonstances particulières, l’intention du sujet est suffisante, à la condition qu’elle inclue les meilleures actions dont le sujet est capable. C’est en ce sens que Kant a raison de faire de la bonne volonté, le principe de l’action morale. Le héros du mur qui fait découvrir aux franquistes que son chef est caché dans un cimetière en mentant, est coupable car finalement l’intention ne se sépare pas de la réalisation de l’acte.

 

En somme, l’action morale n’est pas seulement celle qui est utile au plus grand nombre comme le pensaient les utilitaristes, elle exige une intention du sujet, et celle-ci qui consistent à agir de façon désintéressée, enveloppe les actions qui la manifestent, acquiert ainsi toute sa valeur morale.