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lundi 25 novembre 2019

HLP Question d'interprétation philosophique : Aristote L'utilité de la rhétorique


Sujet
La rhétorique est utile, d’abord, parce que le vrai et le juste sont naturellement préférables à leurs contraires, de sorte que, si les décisions des juges ne sont pas prises conformément à la convenance, il arrive, nécessairement, que ces contraires auront l’avantage ; conséquence qui mérite le blâme. De plus, en face de certains auditeurs, lors même que nous posséderions la science la plus précise, il ne serait pas facile de communiquer la persuasion par nos paroles à l’aide de cette science. (…) Il faut, de plus, être en état de plaider le contraire de sa proposition, comme il arrive en fait de syllogismes (1), non pas dans le but de pratiquer l’un et l’autre (le non vrai et le non juste), car il ne faut pas conseiller le mal, mais pour ne pas ignorer ce qu’il en est, et afin que, si quelque autre orateur voulait discourir au détriment de la justice, nous soyons nous-mêmes en mesure de détruire ses arguments. À la différence des autres arts, dont aucun n’arrive par le syllogisme à une conclusion opposée, la rhétorique et la dialectique sont seules à procéder ainsi, l’une et l’autre supposant des contraires. Toutefois, les matières qui s’y rapportent ne sont pas toutes dans les mêmes conditions, mais toujours ce qui est vrai et ce qui est naturellement meilleur se prête mieux au syllogisme et, en résumé, est plus facile à prouver. De plus, il serait absurde que l’homme fût honteux de ne pouvoir s’aider de ses membres et qu’il ne le fût pas de manquer du secours de sa parole, ressource encore plus propre à l’être humain que l’usage des membres.
Si, maintenant, on objecte que l’homme pourrait faire beaucoup de mal en recourant injustement à la puissance de la parole, on peut en dire autant de tout ce qui est bon, la vertu exceptée, et principalement de tout ce qui est utile ; comme par exemple, la force, la santé, la richesse, le commandement militaire, car ce sont des moyens d’action dont l’application juste peut rendre de grands services et l’application injuste faire beaucoup de mal.
Aristote (384-322 av. J.-C), Rhétorique, première partie, chapitre premier.

(1) Un syllogisme (ou raisonnement) est composé de prémisses et d’une conséquence qui en découle nécessairement. Ex1 : tous les hommes sont mortels et tous les philosophes sont des hommes (prémisses), donc tous les philosophes sont mortels (conséquence). Ex2 : Aucun homme n’est un singe et tous les philosophes sont des hommes, donc aucun philosophe n’est un singe Ex3 : Tous les hommes sont mauvais et quelques philosophes sont des hommes, donc quelques philosophes sont mauvais Ex4 : Aucun homme n’est immortel et quelques philosophes sont mortels donc aucun philosophe n’est immortel. Aristote le définit ainsi dans les Premiers analytiques : « un discours dans lequel, certaines choses ayant été posées, une chose distincte de celles qui ont été posées s’ensuit nécessairement, du fait que celles-là sont. » (24b18-20).

Question d’interprétation philosophique : Comment Aristote prouve l’utilité de la rhétorique ?

Corrigé
La rhétorique prétend être l’art qui permet de persuader ou bien l’art qui permet de découvrir ce qu’il y a de persuasif (Aristote, Rhétorique, I, 2). Or, dans la mesure où elle semble dangereuse ou nuisible parce qu’elle permet de persuader de ce qui est faux ou injuste, il semble qu’on ne peut lui attribuer la moindre utilité.
Pourtant, de même qu’un instrument nuisible peut se retourner en instrument utile selon la fin qu’on se propose, on pourrait considérer comme le fait Aristote dans cet extrait de sa Rhétorique, que la rhétorique peut être utile.
Comment donc Aristote prouve-t-il que la rhétorique est utile ?
Aristote montre d’abord que la rhétorique peut être utile pour défendre la vérité ou la justice. Il montre ensuite que pour cela, il est utile de savoir et de connaître ce qui permet de raisonner contre le vrai et le juste pour mieux se défendre. Et enfin, que se défendre par la parole est digne de l’homme et aussi utile que tout autre moyen.

Pour montrer que la rhétorique est utile pour défendre la vérité ou la justice, Aristote montre qu’il est honteux de ne pouvoir se défendre devant un tribunal et de laisser triompher le faux et l’injuste. Ainsi, ne pas connaître la rhétorique ou ne pas vouloir l’utiliser est ce qui est nuisible pour les bonnes valeurs. Il ajoute que certains n’étant pas capables de connaître la vérité scientifiquement, la rhétorique est utile pour la leur persuader.
Comment donc est-il possible de posséder la rhétorique pour qu’elle soit utile ?

Il faut alors selon Aristote maîtriser les syllogismes (ou raisonnements) rhétoriques. En étant capable de démontrer ce qui est faux ou injuste, on peut alors se prémunir contre quiconque voudra le faire à notre encontre. Il le justifie en distinguant la rhétorique et la dialectique ([1]) qui impliquent de démontrer le pour et le contre, en quoi elles diffèrent des autres arts. Il déduit de cette connaissance des syllogismes que la démonstration du vrai et du juste est plus facile.
Or, n’y a-t-il pas une certaine dangerosité de la rhétorique ?

Aristote montre que se défendre grâce à la rhétorique est digne de l’homme dans la mesure où la parole est proprement humaine, bien plus que l’usage de ses membres qu’il a en commun avec les animaux.
En outre, l’usage de la rhétorique est de même nature que tous les moyens. Car, exception faite de la vertu, qui par définition, est l’action bonne, ceux-ci peuvent être bien ou mal utilisés. La dangerosité de la rhétorique n’est pas un argument contre elle comme le font comprendre les exemples d’Aristote, à savoir la force, la santé, la richesse et le commandement militaire.

En un mot, Aristote dans cet extrait de sa Rhétorique, défend cette discipline en montrant que sa connaissance est un instrument légitime pour faire triompher le juste et le vrai en usant du moyen humain par excellence : la parole.



([1]) Dans le chapitre 1 du livre I de ses Topiques, Aristote définit la dialectique comme la capacité à faire des raisonnements probables à partir de prémisses qui sont simplement probables et qui sont ce qu’on admet généralement ou la plupart des hommes ou les sages ou la plupart des sages ou les plus connus.

lundi 14 octobre 2019

HLP Augustin question de compréhension philosophique


Sujet.
Augustin, père de l’Église, a d’abord enseigné la rhétorique à Carthage, Rome et Milan, avant sa conversion au catholicisme.

L’éloquence elle-même, aux formes plus développées et plus étendues, a ses règles qui sont vraies, quoiqu’elles puissent servir à la persuasion de l’erreur. Mais comme elles servent également à persuader la vérité, ce n’est pas l’éloquence elle-même, mais ceux qui en font un usage pervers, qu’il faut condamner. Car ce ne sont pas les hommes qui ont établi qu’une démonstration de bienveillance prévienne favorablement l'auditeur ; qu’une narration claire et précise insinue facilement son objet dans l’esprit ; qu’un récit varié soutienne l’attention et prévienne l’ennui. Ces règles et autres semblables sont toujours vraies, dans la cause de l’erreur comme dans celle de la vérité, en ce sens que leur effet est de porter la connaissance ou la persuasion dans les esprits, de leur inspirer pour une chose le désir ou la répulsion. Les hommes leur ont reconnu cette puissance, mais ils ne la leur ont pas communiquée.
Augustin, De la doctrine chrétienne, II, 36.

Question d’interprétation philosophique
Comment Augustin défend ici l’éloquence, et en particulier que signifie « Les hommes leur ont reconnu cette puissance, mais ils ne la leur ont pas communiquée » ?

Corrigé.
L’éloquence, c’est-à-dire le fait de persuader par la parole, a mauvaise presse surtout quand elle résulte d’un « art » comme la rhétorique. En effet, Platon dans le Gorgias la condamne car elle ne correspond à aucune connaissance et ne vise aucun bien. Elle peut conduire au mal, ne serait-ce que par négligence du bien.
Toutefois, l’absence d’éloquence est apparemment impossible car, lorsqu’on parle à quelqu’un, on ne peut éviter de tenter de le séduire.
Aussi peut-on défendre l’éloquence. C’est ce que fait Augustin dans cet extrait de De la doctrine chrétienne.
Augustin montre d’abord que l’éloquence n’est pas responsable de son mauvais usage, notamment lorsqu’elle résulte d’une connaissance des règles, c’est-à-dire qu’elle est le résultat de la rhétorique. Puis, il donne des exemples de procédés rhétoriques qui ne sont pas de la responsabilité des hommes qui font l’éloquence. Enfin, il infère à propos des moyens de la persuasion que « Les hommes leur ont reconnu cette puissance, mais ils ne la leur ont pas communiquée ».

Augustin montre donc que l’éloquence, dans la mesure où elle est développée, a des règles vraies, même s’il concède qu’elles peuvent conduire à persuader l’erreur. Il faut comprendre que ce qui est vrai, c’est l’existence de règles qui produisent la persuasion, quel que soit le contenu de ce qu’on persuade. Le contenu, quant à lui, de ce qu’on persuade, peut être vrai ou faux. Ainsi, Augustin soutient qu’il y a bien un art rhétorique qui a un domaine propre : celui du persuasif (comme Aristote le soutenait dans sa Rhétorique).
Dès lors, il en conclut que c’est ceux qui font un mauvais usage de l’éloquence et non l’éloquence elle-même qui sont condamnables. Il reprend la même défense que celle de Gorgias lorsqu’il défendait la rhétorique dans le dialogue de Platon qui porte son nom. Gorgias soutenait aussi que seuls ceux qui en faisaient mauvais usage étaient blâmables.
Or, comment l’éloquence peut-elle produire des effets, indépendamment du contenu de ce qui est dit ?

Augustin donne trois exemples d’effets de l’éloquence. Premièrement, l’esprit est plus facilement persuadé lorsqu’il y a bienveillance à son égard. Autrement dit, si le locuteur manifeste une disposition plutôt favorable vis-à-vis de son interlocuteur, ce dernier le croira plus facilement que s’il a une attitude inverse, et cela, quel que soit le contenu de ce qu’il dit, que ce contenu soit vrai ou faux.
Deuxièmement, un récit clair et précis produit un effet persuasif plus important qu’un récit qui serait obscur et confus, que le contenu en soit vrai ou faux. Nous pouvons remarquer l’importance de cet exemple dans le débat judiciaire.
Enfin, troisièmement, si le récit présente une certaine diversité, l’interlocuteur sera plus attentif et ne s’ennuiera pas ; ce qui le conduira à être plus facilement persuadé d’un contenu. Lorsqu’il s’agit de conserver l’attention d’un auditoire, voire d’un lecteur, la règle s’applique. Le contenu de récit, vrai ou faux, importe peu quant à l’effet de cet exemple d’éloquence.
Or, ne peut-on pas condamner la rhétorique elle-même et l’éloquence qui en résulte dans la mesure où elle produit des effets persuasifs ? Ne peut-on pas prévenir les effets de l’éloquence ?

Augustin en infère, par induction, que les exemples qu’il vient de présenter, et qu’il qualifie de règles, ainsi que d’autres du même genre, sont vraies. Par règle, il faut entendre une prescription qui indique comment faire pour obtenir un effet. Il précise en quel sens elles le sont. Elles produisent toujours un effet dans l’esprit. Il en donne deux couples. Elles peuvent faire connaître ou persuader, soit amener à la vérité ou à la simple apparence. Elles peuvent produire pour quelque chose le désir ou son contraire la répulsion. Autrement dit, les hommes ne peuvent pas effacer les effets des règles de la rhétorique.
Aussi, Augustin peut en déduire que ce qu’ils ont été seulement capables de faire, c’est de reconnaître la puissance des règles. Cette reconnaissance, c’est justement l’art rhétorique. Mais, les règles elles-mêmes, ce ne sont pas eux qui les ont faites et surtout, ils ne sont pas responsables de la puissance qu’elles ont sur les esprits. À l’instar de Gorgias qui, dans L’éloge d’Hélène, soutient que le « logos est un tyran puissant », Augustin met en lumière que les règles de la rhétorique produisent nécessairement leurs effets de sorte qu’elle est fondamentalement innocente. En effet, la puissance des règles sur l’esprit, les hommes « ne la leur ont pas communiquée » signifie, puisque « la » est complément d’objet direct, qu’ils ne sont pas les auteurs de la puissance de ces règles.

Disons donc pour finir qu’Augustin défend l’éloquence en montrant non seulement qu’elle est innocente de l’usage qu’on en fait mais surtout parce que les règles qui en font les effets et qu’on peut considérer comme l’objet de la rhétorique comme art de la parole et productrice de l’éloquence, produisent leurs effets sur les hommes sans qu’ils puissent les modifier.

samedi 28 septembre 2019

HLP L'art de la parole - Gorgias défend la rhétorique comme art de combat

Sujet.
C’est Gorgias, un orateur et professeur de rhétorique, le personnage éponyme du dialogue, qui parle.
Toutefois, Socrate, il faut user de la rhétorique comme de tous les autres arts de combat. Ceux-ci en effet ne doivent pas s’employer contre tout le monde indifféremment, et parce qu’on a appris le pugilat, le pancrace[1], l’escrime avec des armes véritables, de manière à s’assurer la supériorité sur ses amis et ses ennemis, ce n’est pas une raison pour battre ses amis, les transpercer et les tuer. Ce n’est pas une raison non plus, par Zeus, parce qu’un homme qui a fréquenté la palestre et qui est devenu robuste et habile à boxer aura ensuite frappé son père et sa mère ou tout autre parent ou ami, ce n’est pas, dis-je, une raison pour prendre en aversion et chasser de la cité les pédotribes[2]et ceux qui montrent à combattre avec des armes : car si ces maîtres ont transmis leur art à leurs élèves, c’est pour en user avec justice contre les ennemis et les malfaiteurs, c’est pour se défendre, et non pour attaquer. Mais il arrive que les élèves, prenant le contrepied, se servent de leur force et de leur art contre la justice. Ce ne sont donc pas les maîtres qui sont méchants et ce n’est point l’art non plus qui est responsable de ces écarts et qui est méchant, c’est, à mon avis, ceux qui en abusent.
On doit porter le même jugement de la rhétorique. Sans doute l’orateur est capable de parler contre tous et sur toute chose de manière à persuader la foule mieux que personne, sur presque tous les sujets qu’il veut ; mais il n’est pas plus autorisé pour cela à dépouiller de leur réputation les médecins ni les autres artisans, sous prétexte qu’il pourrait le faire ; au contraire, on doit user de la rhétorique avec justice comme de tout autre genre de combat. Mais si quelqu’un, qui s’est formé à l’art oratoire, abuse ensuite de sa puissance et de son art pour faire le mal, ce n’est pas le maître, à mon avis, qu’il faut haïr et chasser des villes ; car c’est en vue d’un bon usage qu’il a transmis son savoir à son élève, mais celui-ci en fait un usage tout opposé. C’est donc celui qui en use mal qui mérite la réprobation, l’exil et la mort, mais non le maître.
Platon (428-347 av. J.-C.), Gorgias (premier quart du IV° siècle av. J.-C.)

Question d’interprétation philosophique :
Comment Gorgias défend-il la rhétorique ?

Corrigé.
La rhétorique permet de défendre n’importe quelle cause, notamment des causes qui passent pour mauvaises. Gorgias n’a-t-il pas dans son Éloge d’Hélène inventé l’éloge paradoxal, éloge d’une personne unanimement blâmée ? Ce reproche fait aux rhéteurs comme aux sophistes de bien parler et donc d’avoir un pouvoir sur les autres se trouve notamment dans Les Nuées (423 av. J.-C.) d’Aristophane (~450/445-~385 av. J.-C.) qui montre un fils, Philippide, battant son père, Strepsiade, en tentant de le persuader que c’est juste.
À cette critique, Platon fait répondre Gorgias, le personnage éponyme de son dialogue. Le célèbre rhéteur y défend la rhétorique de l’accusation d’être nuisible.
Comment Gorgias défend-il la rhétorique face au reproche d’un art foncièrement nuisible ? Il use d’une analogie qu’il développe entre l’enseignement des arts de combat et leur usage dans un premier temps et la rhétorique et son usage dans un second temps. Sa thèse est que ce n’est pas la rhétorique ou son enseignement qu’il faut accuser, mais l’usage qu’on en fait.


Il présente d’abord les arts de combat comme ne devant pas être utilisés contre tout le monde. Il cite comme exemples d’arts de combat le pugilat (= boxe), le pancrace et l’escrime. Il précise qu’avoir appris ces arts n’autorise en rien à les utiliser contre ses amis. On comprend qu’on doit en user uniquement contre ses ennemis. Il étend à l’enseignement son analyse. Si quelqu’un use d’un sport de combat comme la boxe contre son père, sa mère, un autre parent ou ami, on ne doit pas en tenir rigueur les enseignants et les punir d’exil. La raison en est selon lui que l’enseignement repose sur la justice qui doit être la valeur que doivent suivre les élèves. Il en déduit que les maîtres et l’art sont innocents : seuls ceux qui en usent mal sont coupables.

Il applique donc le raisonnement à la rhétorique, autrement dit l’art rhétorique et l’enseignement de la rhétorique sont tout aussi innocents que les arts de combat de leur mauvais usage. Il rappelle la capacité que donne la rhétorique de permettre de persuader la foule de n’importe quoi sur n’importe quel sujet. C’est en cela qu’elle se rapproche de l’art de combat : elle permet de triompher d’un adversaire. Une telle capacité rend possible de persuader de mauvaises choses. Il donne comme exemples d’enlever leur réputation à des médecins ou d’autres artisans – le médecin étant considéré comme un artisan. Mais, Gorgias soutient que, comme pour les arts de combat, il faut agir avec justice. Il peut donc en vertu de l’analogie soutenir que ce n’est pas le maître qui doit être puni en cas de mauvaise action mais l’élève qui a mal utilisé ce qui lui a été enseigné.


Disons donc pour finir que Platon propose ici une défense de la rhétorique par Gorgias, le personnage éponyme de son dialogue, qui consiste à s’appuyer sur l’analogie entre l’enseignement des arts martiaux et leur usage et l’enseignement de la rhétorique et son usage pour incriminer le mauvais usage de l’élève et donc disculper l’art lui-même des mauvaises actions qu’il semble permettre.




[1] C’était une épreuve des jeux olympiques antiques. Dans ce combat qui se pratiquait entièrement nu, tous les coups étaient permis sauf arracher les yeux et mordre. Le combat pouvait se finir par la mort d’un des deux combattants.
[2] Professeurs de gymnastique.

samedi 21 septembre 2019

HLP L'art de la parole - Platon : la puissance de la rhétorique selon Gorgias

Sujet.
Socrate[1]. –C’est aussi ce qui m’étonne, Gorgias, et c’est pourquoi je te demande depuis longtemps quelle est cette puissance de la rhétorique. Elle me paraît en effet merveilleusement grande, à l’envisager de ce point de vue.
Gorgias[2]. –Que dirais-tu, si tu savais tout, si tu savais qu’elle embrasse pour ainsi dire en elle-même toutes les puissances. Je vais t’en donner une preuve frappante. J’ai souvent accompagné mon frère et d’autres médecins chez quelqu’un de leurs malades qui refusait de boire une potion ou de se laisser amputer ou cautériser par le médecin. Or tandis que celui-ci n’arrivait pas à les persuader, je l’ai fait, moi, sans autre art que la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin se rendent dans la ville que tu voudras, s’il faut discuter dans l’assemblée du peuple ou dans quelque autre réunion pour décider lequel des deux doit être élu comme médecin, j’affirme que le médecin ne comptera pour rien et que l’orateur sera préféré, s’il le veut. Et quel que soit l’artisan avec lequel il sera en concurrence, l’orateur se fera choisir préférablement à tout autre ; car il n’est pas de sujet sur lequel l’homme habile à parler ne parle devant la foule d’une manière plus persuasive que n’importe quel artisan. Telle est la puissance et la nature de la rhétorique.
Platon (428-347 av. J.-C.), Gorgias (premier quart du IV° siècle av. J.-C.)

Question d’interprétation philosophique
Comment Gorgias prouve-t-il la puissance de la rhétorique ? (Vous définirez d’après le texte en quoi elle consiste)

Corrigé
Que peut la rhétorique ? Est-elle capable d’effets et lesquels ? A-t-elle une grande importance ? Dans cet extrait du Gorgias de Platon, le personnage éponyme du dialogue veut prouver à Socrate que la puissance de la rhétorique est supérieure à tout autre puissance car elle permet de persuader quel que soit le sujet.

Gorgias, qui annonce une « preuve frappante », c’est-à-dire qui fait de l’effet, commence par se prendre comme exemple. Chaque fois, dit-il, qu’il va avec son frère qui est médecin ou avec d’autres médecins chez un patient, il arrive à persuader les patients de prendre leurs remèdes lorsque les médecins n’y parviennent pas. On comprend alors que la rhétorique est l’art de la persuasion, art indépendant de ce qu’il faut persuader. En effet, par définition, Gorgias ignore la médecine. Gorgias a donc pour objectif de persuader Socrate de la puissance de la rhétorique. Autrement dit, c’est de façon rhétorique que Gorgias présente la rhétorique ou du moins, c’est ainsi que Platon lui fait présenter ce qu’il considère comme son art. Plus tard, Aristote dans sa Rhétorique fera des exemples des preuves (cf. Rhétorique, II, 20). L’exemple frappe en ce sens qu’il donne une impression concrète.
Ensuite, l’exemple est généralisé. Il s’agit donc d’une induction (cf. Aristote, Rhétorique, II, 20 ; Topiques, I, 12). Gorgias tire en effet comme conséquence que devant n’importe quelle assemblée, le rhéteur persuadera mieux que le médecin de le choisir lui, comme médecin, plutôt que ce dernier. Autrement dit, la rhétorique a bien une puissance supérieure à toute autre puissance. Elle est une sorte d’art des arts. Et la persuasion est son domaine propre qui est indépendant de la connaissance.
Après cette première induction, Gorgias en propose une deuxième. Le rhéteur est plus capable de persuader que n’importe quel artisan. Il faut comprendre que la médecine est considérée comme un art. Il précise que c’est devant la foule qu’il peut persuader. Le rhéteur sera capable de se faire choisir préférablement à tout autre artisan. Il n’a besoin donc que de son savoir de rhéteur et d’aucun autre savoir.

Disons donc pour finir qu’à la question de savoir quelle est la puissance spécifique de la rhétorique, Platon, dans cet extrait du Gorgias, est conduit à faire prouver à Gorgias de façon rhétorique qu’elle est la puissance suprême comme capacité ou art de persuader la foule quel que soit le sujet.





[1] (~469-399 av. J.-C.), maître de Platon, il n’a laissé aucun écrit. Il a été condamné à mort pour impiété et corruption de la jeunesse et exécuté en 399 av. J.-C.
[2] (~480-~375 av. J.-C.), de Léontinoi (Sicile grecque), est un rhéteur grec. Il vint en ambassade à Athènes en 427 av. J.-C. et eut un grand succès.

lundi 16 septembre 2019

HLP L'art de la parole - Descartes - sur l'art rhétorique


Sujet
Dans cette autobiographie intellectuelle qui sert de préface à trois essais scientifiques, La Dioptrique, Les Météores et La Géométrie, Descartes expose les disciplines qu’il a apprises au collège de la Flèche (enseignement secondaire).

Je ne laissais pas toutefois d’estimer les exercices, auxquels on s’occupe dans les écoles. Je savais que les langues qu’on y apprend sont nécessaires pour l’intelligence des livres anciens ; que la gentillesse des fables réveille l’esprit ; que les actions mémorables des histoires le relèvent, et qu’étant lues avec discrétion, elles aident à former le jugement ; que la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, qui en ont été les auteurs, et même une conversation étudiée, en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ; que l’éloquence a des forces et des beautés incomparables ; que la poésie a des délicatesses et des douceurs très ravissantes ; que les mathématiques ont des inventions très subtiles et qui peuvent beaucoup servir, tant à contenter les curieux qu’à faciliter tous les arts et diminuer le travail des hommes ; que les écrits qui traitent des mœurs contiennent plusieurs enseignements et plusieurs exhortations à la vertu qui sont fort utiles ; que la théologie enseigne à gagner le Ciel ; que la philosophie donne moyen de parler vraisemblablement de toutes choses, et se faire admirer des moins savants ; que la jurisprudence, la médecine et les autres sciences apportent des honneurs et des richesses à ceux qui les cultivent ; et enfin, qu’il est bon de les avoir toutes examinées, même les plus superstitieuses et les plus fausses, afin de connaître leur juste valeur et se garder d’en être trompé. (…)
J’estimais fort l’éloquence, et j’étais amoureux de la poésie ; mais je pensais que l’une et l’autre étaient des dons de l’esprit, plutôt que des fruits de l’étude. Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le mieux persuader ce qu’ils proposent, encore qu’ils ne parlassent que bas breton, et qu’ils n’eussent jamais appris de rhétorique. Et ceux qui ont les inventions les plus agréables, et qui les savent exprimer avec le plus d’ornement et de douceur, ne laisseraient pas d’être les meilleurs poètes, encore que l’art poétique leur fût inconnu.
Descartes (1596-1650), Discours de la méthode (Pour bien conduire sa raison et découvrir la vérité dans les sciences), Première partie, 1637.

Question de compréhension philosophique : Y a-t-il un art de la rhétorique selon Descartes ?

Corrigé
Question : Y a-t-il un art de la rhétorique selon Descartes ?
Dans le premier extrait du Discours de la méthode (écrit en français), Descartes présente les différentes disciplines ou matières qui lui ont été enseignées puis, dans le second extrait, il porte un jugement sur l’éloquence et la poésie.
Parmi elle, il y a l’éloquence dont il a pu goûter les forces et les beautés incomparables. Si le deuxième aspect est esthétique, le premier renvoie à la capacité de persuader. Cette éloquence se situe dans le passage où il est question de l’apprentissage des langues anciennes qui permettent de lire les ouvrages. Descartes énumère tour à tour les fables, les histoires qu’on peut peut-être prendre au double sens de récit de faits réels ou fictifs. Il pense la lecture comme une conversation avec les auteurs du passé qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes. Il définit la philosophie comme donnant la capacité de parler vraisemblablement de toutes choses, ce qui l’identifie avec la rhétorique. Quant aux autres matières, elles n’intéressent pas vraiment notre propos. Rien ne permet alors de parler de la rhétorique comme d’un art ou non.
Lorsqu’il juge plus particulièrement de la rhétorique, c’est lorsqu’il énonce son rapport à l’éloquence et à la poésie. Traditionnellement, la poésie comprend de l’histoire, sous la forme d’épopée, de tragédie, etc. Aussi faut-il placer sous l’égide de la rhétorique tout ce qui est susceptible de persuader (y compris la philosophie).
En effet, par rhétorique, on entend l’art de persuader, art qu’on peut comprendre comme un savoir-faire ou bien comme un ensemble de procédés qu’on peut expliciter.
Or, Descartes conteste l’idée d’un art de la rhétorique à tous les points de vue. En effet, que ce soit l’éloquence ou la poésie, il considère qu’il ne s’agit pas des fruits de l’étude, c’est-à-dire de ce qu’on pourrait apprendre. Ce sont plutôt des dons de l’esprit, donc quelque chose d’inné. L’art, au contraire, exige plutôt une acquisition. S’exercer n’est donc pas pour Descartes nécessaire et suffisant pour être capable de persuader.
Pour l’éloquence, Descartes considère que c’est le bon raisonnement qui persuade le mieux. La langue est indifférente. Il l’exprime par l’idée que l’utilisation du bas breton, c’est-à-dire non seulement une langue commune et non savante comme le latin, mais en outre peu conforme aux canons de la langue, est suffisante pour persuader lorsqu’on raisonne bien. Il fait le parallèle avec l’art poétique. Son ignorance n’empêche pas des inventions. Par conséquent, il n’y a pas vraiment d’art poétique. De même, il n’y a pas d’art rhétorique.
On peut donc dire que pour Descartes, seuls les dons de l’esprit permettent l’éloquence ou la poésie. L’art rhétorique comme l’art poétique qui en est le pendant lui semblent donc ne pas exister, voire ne pas pouvoir exister. La persuasion dépend selon lui seulement de la capacité à raisonner.