mercredi 17 décembre 2025

Michel Foucault (1926-1984), biographie

 Michel Foucault est né à Poitiers le 15 octobre 1926. Son père, Paul, est chirurgien et professeur d’anatomie. Son grand-père, prénommé aussi Paul, est médecin. Sa mère, est fille d’un chirurgien. Elle nomme son fils pour la famille, Paul-Michel. Il a une sœur aînée, Francine, épouse Fruchaud (Cf. http://www.revuerectoverso.com/IMG/pdf/DanielDefert.pdf) née en 1925, et en 1933, naît son frère cadet, Denys, qui deviendra médecin.

Il suit une scolarité normale à Poitiers jusqu’en hypokhâgne et khâgne. Il part refaire une khâgne au lycée Henri IV de Paris où il arrive en octobre 1945. Il a quelques temps Jean Hyppolite (1906-1968) comme professeur avant qu’il ne soit appelé au collège de France.

De 1946 à 1951 il est élève à l’École Normale Supérieure. En 1950, il adhère au Parti communiste français. Louis Althusser (1918-1990), membre du bureau politique et chef de file du marxisme antihumaniste, est alors répétiteur à l’École. Il obtient l’agrégation de philosophie à la deuxième tentative en juillet 1951. En octobre, il est répétiteur à l’École.

En 1952, il quitte le Parti. Il est psychologue dans le service psychiatrique du professeur Jean Delay (1907-1987) à l’hôpital Sainte-Anne à Paris. En octobre, il devient assistant de psychologie à la faculté des lettres de Lille. Il rencontre le musicien Jean Barraqué (1928-1973) qui l’initie à la musique contemporaine.

En 1953, il suit le séminaire de Jacques Lacan (1901-1981) à Sainte-Anne.

En 1954 il écrit une préface à la traduction d’un ouvrage du psychiatre partisan de la phénoménologie de Husserl (1858-1938) et Heidegger(1889-1976), Ludwig Binswanger (1881-1966) intitulé Le rêve et l’existence(1930 pour l’édition allemande originale) chez Desclée de Brower (cf. Dits et Écrits, tome I, texte n°1). Il publie Maladie mentale et personnalité aux Presses Universitaires de France dans la collection « Épiméthée » à la demande et sous l’influence d’Althusser dans la mesure où l’ouvrage est marxisant.

Il rédige l’article « La psychologie de 1850 à 1950 » dans le tome II de l’Histoire de la philosophie européenne intitulé Tableau de la philosophie contemporaine sous la direction de Denis Huisman (1929-2021) et Alfred Weber paru à la librairie Fischbacher (cf. Dits et Écrits, tome I, texte n°2).

À l’automne 1955, il devient directeur de la Maison de France à Uppsala en Suède.

En 1956, il commence à travailler à ce qui sera son Histoire de la folie. Il rencontre le spécialiste des religions indo-européennes, Georges Dumézil (1898-1986) avec qui il aura une relation intellectuelle suivie. Il y accueillera aussi l’érudit dominicain André-Jean Festugière (1898-1982), spécialiste de la philosophie et de la spiritualité grecques et hellénistiques avec qui il sera en contact toute sa vie.

En 1957, il traduit avec Daniel Rocher Le Cycle de la structure (Gestaltkreis, édition allemande de 1933) de Viktor von Weizsäcker (1886-1957) dont l’ontologie vitaliste se rapproche par certains aspects des pensées de Husserl et de Heidegger. Il accueille Albert Camus (1913-1960) lorsqu’il reçoit le prix Nobel de littérature. Il publie un article, « La recherche scientifique et la psychologie » dans un collectif dirigé par E. Morère, Des chercheurs français s’interrogent. Orientation et organisation du travail scientifique en France, publié à Toulouse chez Privat (cf. Dits et Écrits, tome I, texte n°3).

En octobre 1958 il est conseiller culturel à Varsovie de l’ambassadeur de France en Pologne, Etienne Burin des Roziers (1913-2012), un gaulliste historique qui avait rejoint la France libre. Michel Foucault s’occupe du Centre de civilisation française.

En septembre 1959, il est chassé par la police de la Pologne communiste et se retrouve en charge de l’Institut français de Hambourg.

En 1960 il écrit en Allemagne sa thèse complémentaire sur l’Anthropologie de Kant. En octobre, il est élu à la faculté de Clermont-Ferrand. Il rencontre Daniel Defert (né en 1937) son compagnon jusqu’à sa mort.

Il publie en 1961 un article relatif à un ouvrage qui vient de paraître de l’historien des sciences Alexandre Koyré (1892-1964) intitulé : « Alexandre Koyré : La Révolution astronomique, Copernic, Kepler, Borelli » dans le n°108 de La Nouvelle Revue française (cf. Dits et Écrits, texte n°6). Il donne un compte-rendu intitulé « Le “nom” du père » de l’ouvrage du psychanalyste Jean Laplanche (né en 1924), Holderlin et la question du pèreparu chez P.U.F. cette année-là (cf. Dits et Écrits, tome I, texte n°8). Le 20 mai 1961 il soutient en Sorbonne sa thèse principale dirigée par Georges Canguilhem (1904-1995) : Folie et déraison, Histoire de la Folie à l’âge classique. Le texte est édité la même année par les éditions Plon dans la collection « Civilisations d’hier et d’aujourd’hui ». Sa thèse complémentaire, dirigée par Jean Hyppolite s’intitule Genèse et structure de l’Anthropologie de Kant. La traduction du texte de Kant sera publiée par les éditions Vrin de son vivant mais la thèse restera longtemps inédite. Elle a été publiée en 2008 aux éditions Vrin. Il donne une Introduction pour une édition de Rousseau, Rousseau juge de Jean-Jacques. Dialogues chez Armand Colin (cf. Dits et Écrits, tome I, texte n°7). Le journal Le monde publie un entretien avec J.-P Weber intitulé « La folie n’existe que dans une société » le 22 juillet (cf. Dits et Écrits, tome I, texte n°5). En novembre, il termine la rédaction de Naissance de la clinique.

En 1962, il est professeur de psychologie à l’université de Clermont-Ferrand où enseigne Jules Vuillemin (1920-2001) qui y a remplacé Maurice Merleau-Ponty (1908-1961) et y enseigne aussi Michel Serres (1930-2019). Il réédite une nouvelle version de Maladie mentale et personnalité sous le titre Maladie mentale et psychologie. Il fait la connaissance de Gilles Deleuze (1925-1995) qui publie son Nietzsche et la philosophie.

En 1963, il entre avec le théoricien de la littérature Roland Barthes (1915-1980) au conseil de rédaction de la revue Critique qui avait été fondée par Georges Bataille (1897-1962). En avril, il publie Naissance de la clinique, une archéologie du regard médical, chez P.U.F. et en mai son Raymond Roussel chez Gallimard. En décembre, le projet de son prochain ouvrage, Les Mots et les Choses, son « livre sur les signes » est défini. Une édition abrégée de l’Histoire de la folie paraît dans la collection 10/18.

En 1964 il donne des conférences en Turquie, à Istanbul et Ankara. Il visite Éphèse, la cité d’Héraclite (v° siècle av. J.-C.).

En 1965 il est membre de la commission de réforme des universités installée par le ministre de l’Éducation nationale, Christian Fouchet (1911-1974). Son projet de découpage régional pluridisciplinaire ne sera pas retenu. Il réfléchit au rôle des sciences sociales. En octobre, il présente pour la première fois des extraits de son ouvrage, Les Mots et les Choses à la faculté de Sao Paulo.

En 1966 il donne des conférences sur le structuralisme à Budapest et Bucarest. Il publie en avril Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines dans la « Bibliothèque des sciences humaines » chez Gallimard. L’ouvrage a un incontestable succès. Dirigé contre Sartre (1905-1980), Foucault est accusé par ce dernier et ses thuriféraires d’être le dernier rempart de la bourgeoisie contre le marxisme que Sartre, dans Critique de la raison dialectique, publiée en 1960, avait déclaré la philosophie indépassable de notre époque. En octobre, il s’éloigne en devenant professeur de philosophie à l’université de Tunis.

En mars 1967 il donne au Cercle d’études architecturales à Paris une conférence sur « Les hétérotopies ». À Tunis il lit Wittgenstein (1889-1951) et les analystes anglo-saxons pour leurs analyses sur l’énoncé. Il donne à Tunis un cours sur la peinture du Quattrocento. Il projette une étude sur le peintre Édouard Manet (1832-1883). Il donne sur le peintre quelques conférences à Tunis et à Milan. En juillet, Georges Canguilhem publie un article intitulé « Mort de l’homme ou épuisement du Cogito » dans la revue Critique. Il y défend Foucault et critique la phénoménologie.

Foucault publie un article sur la peinture de Magritte (1898-1967), « Ceci n’est pas une pipe » dans Les cahiers du chemin en janvier 1968 en hommage au peintre surréaliste récemment décédé. En mars, Foucault tente d’aider ses étudiants tunisiens arrêté et emprisonnés suite à leur mouvement marxiste et anti-impérialiste réprimé par la police. Fin juin, il sera obligé de quitter la Tunisie. Il n’aura pas participé aux événements de mai 68. En septembre et octobre, Hélène Cixous (née en 1937), écrivain et féministe, le convie à participer à la fondation de la nouvelle université parisienne expérimentale de Vincennes. Il est chargé de la direction du département de philosophie. Il donne un cours sur « Sexualité et individualité » et un cours sur Nietzsche.

En 1969, il publie L’Archéologie du savoir, ouvrage où il donne la méthode de ses trois premiers livres, Histoire de la folieNaissance de la clinique et Les Mots et les Choses. En février, il donne une conférence à la Société française de philosophie : « Qu’est-ce qu’un auteur ? ». En avril et mai, il séjourne aux Etats-Unis au département de littérature de l’Université de l’État de New York à Buffalo. Il est invité par Olga Bernal (1929-2002) une survivante de la Shoah qui fut déportée à Auschwitz à l’âge de quatorze ans, spécialiste de littérature française. En novembre, il est élu au Collège de France où il succède à Jean Hippolyte à une chaire intitulée « Histoire des systèmes de pensée » créée pour lui grâce à Jules Vuillemin.

En mars 1970, il est à nouveau invité à Buffalo. En mai, il préface les Œuvres complètes de Georges Bataille. En septembre et octobre il séjourne au Japon : Tokyo, Nagoya, Osaka, Kyoto. Ses conférences sont publiées dans les revues japonaises. Gallimard rachète la première édition intégrale de son Histoire de la folie. Le 2 décembre 1970, il prononce au Collège de France sa leçon inaugurale « L’Ordre du Discours ». Commence une période d’activités politiques, de conférenciers et de participations à des séminaires universitaires.

Son premier cours au collège de France pour l’année scolaire 1970-1971 s’intitule La volonté de savoir. Le 8 février 1971, Foucault participe à la fondation du « Groupe d’Information sur les Prisons » (G.I.P.) avec l’historien Pierre Vidal-Naquet (1930-2006), l’écrivain catholique et directeur de la revue personnaliste Esprit, Jean-Marie Domenach (1922-1997), son ami Daniel Defert et « des magistrats, des avocats, des journalistes, des médecins, des psychologues » (cf. Dits et Écrits, II, p.175). Il est invité en avril par l’Université McGill à Montréal au Québec (Canada). Foucault rencontre des militants indépendantistes québécois dont certains sont emprisonnés. En juin, une première enquête du G.I.P. porte sur vingt prisons. Foucault est de plus en plus engagé dans des actions contre la répression policière des luttes sociales en France (affaire Jaubert, Riss, Djellali, Mohamed Diab). L’écrivain et ancien prisonnier Jean Genet (1910-1986) lui demande de participer à la défense du militant noir américain George Jackson (1941-1971) des Black Panthers. C’est le début de leur amitié. Après l’assassinat en prison en août de George Jackson, il publie L’assassinat de George Jackson. Analyse d’un crime d’État. En novembre, Sartre, Genet, l’écrivain Claude Mauriac (1914-1996), le sociologue Jean-Claude Passeron (né en 1930) et Michel Foucault installent dans le quartier maghrébin de la Goutte d’or à Paris une commission d’enquête sur le racisme avec les militants du Secours rouge et de la Gauche prolétarienne maoïste. Foucault débat avec le linguiste Chomsky (né en 1928) à la télévision hollandaise sur l’existence ou non d’une nature humaine. En décembre commence une trentaine de mutineries dans les prisons françaises que le G.I.P. soutient et relaye auprès de l’opinion. Les prisons de Toul et de Nancy sont mises à sac. Il publie sa leçon inaugurale au Collège de France, L’Ordre du Discours.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1971-1972 s’intitule Théorie et Institutions pénales. L’Histoire de la folie est rééditée chez Gallimard dans la collection « Bibliothèque des histoires » en 1972. Il remanie sa Naissance de la clinique et la réédite. Dans un numéro de la revue L’Arc consacré à Gilles Deleuze on peut lire un débat entre les deux amis sur la prison. Il revient à Buffalo. Ses conférences portent sur « La volonté de vérité dans la Grèce ancienne ». Il visite la prison d’Attica près de l’université de Buffalo. En octobre il est invité par le département de Romance Studies de l’université de Cornell à Ithaca dans l’État de New York. En décembre le G.I.P. se dissout pour laisser les prisonniers et anciens prisonniers s’occuper de leur propre mouvement.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1972-1973 s’intitule La Société punitive. Il prépare Surveiller et punir. Il rédige une préface pour une exposition du peintre Rebeyrolle (1926-2005). Il rédige une étude sur les Ménines de Picasso qu’il ne publie pas. En mai il donne des conférences à Montréal sur l’anti-psychiatrie avec le Docteur Henri Ellengerger (1905-1993). Puis il se rend à l’Université Pontificale de Rio pour donner d’autres conférences. Certaines sont publiées sous le titre : « La Vérité et les formes juridiques ». Il parcourt le Brésil, notamment l’Amazonie avec Daniel Defert. Il participe à la création du journal quotidien Libération avec Jean-Paul Sartre et Bernard Clavel (2023-2010). En septembre, il participe à l’ouvrage collectif, Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère … qui trouve son origine dans un séminaire au Collège de France. Ceci n’est pas une pipe est réédité comme livre chez Fata Morgana.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1973-1974 s’intitule Le Pouvoir psychiatrique. En mars 1974, il donne des conférences à Montréal où il réécrit Surveiller et punir. En avril, il témoigne au tribunal en faveur de la Grande encyclopédie des homosexualités qui est poursuivie « pour outrage aux mœurs par la voie d’un livre ». En octobre et novembre, il donne des conférences à Rio de Janeiro au Brésil, notamment sur la psychiatrie du XIX° siècle. Il visite le Nordeste.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1974-1975 s’intitule Les Anormaux. En 1975 il publie Surveiller et Punir. Naissance de la prison dans la collection « Bibliothèque des histoires » aux éditions Gallimard. En avril et en mai, il voyage pour la première fois en Californie, invité par Leo Bersani (1931-2022), professeur de littérature française au département de littérature française de l’université de Berkeley située sur la baie de San Francisco. En septembre, René Allio (1924-1995) commence le tournage de Pierre Rivière en Normandie avec des paysans comme acteurs. Le 22 septembre, Foucault, au côté de l’acteur Yves Montand (1921-1991), de Claude Mauriac, de Régis Debray (né en 1940), du cinéaste Costa-Gavras (né en 1933) et du journaliste Jean Lacouture (1921-2015), dénonce, à Madrid sous la dictature de Franco, la condamnation à mort de plusieurs militants basques. En octobre et novembre, il donne à l’université de Sao Paulo au Brésil des conférences sur la psychiatrisation et l’antipsychiatrie. En novembre, à New York, il expose à l’université de Columbia le rôle des médecins et des psychiatres dans la torture pratiquée au Brésil sur les militants politiques. Gilles Deleuze, Félix Guattari (1930-1992) et William S. Burroughs (1914-1997) sont présents. De retour à Paris, Foucault soutient les mobilisations en faveur de la création du syndicat des soldats (qui n’existe toujours pas).

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1975-1976 s’intitule « Il faut défendre la société ». En 1976, il fréquente des dissidents soviétiques exilés. En mars, il participe à une semaine sur les prisons à Montréal. Il s’arrête à New York. En mai il donne des conférences en Californie dans les universités de Berkeley et de Stanford. En juillet, avec l’historienne Michelle Perrot, il fait rééditer en France le Panoptique du philosophe utilitariste anglais, Jeremy Bentham (1748-1832). Il est invité par le Mosdrow Wilson Center à Washington et pense s’y installer. Il prend un congé sabbatique d’un an. En novembre il donne des conférences à l’université de Bahia au Brésil et séjourne à nouveau dans le Nordeste. En décembre, il publie le premier tome de l’Histoire de la sexualitéLa volonté de savoir. Les volumes prévus initialement ne paraîtront jamais.

En 1977, il publie « La vie des hommes infâmes », une longue introduction à un projet de sélection d’archives de l’enfermement, publiée par les Cahiers du chemin. Il préface la traduction américaine de l’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari. Surveiller et punir est traduit en américain. Sont publiés par Cornell University Press, Language, counter memory, practice : selected essays and interviews de Michel Foucault. En mars, une traduction russe des Mots et les Choses circule en U.R.S.S. En juin, il organise avec Sartre et de nombreux intellectuels une réception publique des dissidents soviétiques contre la réception de Léonid Brejnev (1906-1982), le dirigeant de l’U.R.S.S. par le président de la république française, Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020). En juillet paraît en Italie, chez Reviandi, Microficisa del potere (Microphysique du pouvoir), traduit au Brésil, qui est une sélection de textes politiques qui ont une large circulation dans les couches extra parlementaires. Le même texte paraît aux Etats-Unis sous le titre Power/Knowledge chez Pantheon en 1981 : ce qui lui assure une large diffusion. En octobre, il présente à Toronto lors d’un congrès de psychiatrie « L’Évolution de la notion d’individu dangereux dans la psychiatrie du XIX° siècle ». En décembre, il séjourne à Berlin. Il a des ennuis avec les polices dans les deux Allemagne. Le n° 70 de la revue l’Arc, intitulé La Crise dans la tête, est consacré à l’effet Foucault.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1977-1978 s’intitule Sécurité, Territoire, Population. En 1978, il rencontre à Berlin la gauche alternative allemande avec Ronald Laing (1927-1989) et David Cooper (1931-1986), les chefs de file de l’anti-psychiatrie. Il manifeste à Hanovre en faveur de Peter Bruckner (né en 1922), chassé de l’université. Il séjourne à Tokyo et Kyoto. Il débat sur la pastorale chrétienne et la spiritualité bouddhiste. Il visite un hôpital psychiatrique et une prison dans le sud du Japon avec Daniel Defert. En mai, il débat avec des historiens français sur l’histoire des prisons. Ces échanges sont publiés dans l’Impossible Prison par l’historienne Michelle Perrot. Il donne une conférence le 27 mai 1978 devant la Société française de philosophie : « Qu’est-ce que la Critique ? » (elle sera publiée en avril 1990). Il fait paraître Herculine Barbin, dite Alexina B chez Gallimard dans une collection créée par Foucault « Les vies parallèles ». Le 16 septembre paraît le premier reportage d’idées proposé par Foucault au Corriere della Sera sur les événements d’Iran. Il arrive dans le pays au lendemain d’un massacre de manifestants par les troupes du Chah. Il manifeste sa sympathie pour ce soulèvement populaire – ce que les bien-pensants nommeront son erreur. Le 9 novembre débute son second séjour en Iran où pointe son inquiétude face au risque d’un régime islamiste qu’il n’a jamais soutenu. En décembre, il publie un long entretien dans l’Unita qui constitue une sorte de biographie intellectuelle.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1978-1979 s’intitule Naissance de la biopolitique qui est la suite de celui de l’année précédente sur le thème de la gouvernementalité. Il y analyse le néolibéralisme. En avril, il donne une interview, « Un plaisir si simple », pour le lancement du premier numéro du journal homosexuel Gaipied qu’il soutient. Il dénonce les exactions du nouveau régime iranien de Khomeiny dans une lettre ouverte datée du 14 avril à Mehdi Bazargan, premier ministre iranien, qui fut l’interprète de Foucault lors de ses séjours en Iran. Il participe en juin, avec Bernard Kouchner (né en 1939), à une action en faveur des boat people vietnamiens. En octobre, il est titulaire des Tanners Lectures à Stanford. Il y présente son analyse de la gouvernementalité sous le titre « Omnes et singulatim ». Il donne une conférence à l’université de Sacramento sur l’histoire de la sexualité. Il participe à un ouvrage collectif, Les machines à guérir : aux origines de l’hôpital moderne avec Blandine Barret Kriegel (née en 1943), Anne Thalamy, François Béguin, et l’architecte Bruno Fortier (né en 1946). L’ouvrage paraît à Bruxelles aux éditions Mardaga dans la collection « Architecture archives ».

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1979-1980 s’intitule Du gouvernement des vivants. En octobre 1980, il donne les Hownian Lectures à Berkeley. Il y a plus de 800 personnes pour écouter « Truth and subjectivity ». La police intervient sur le campus. En novembre, il donne un séminaire à l’université de New York sur « Sexualités et solitude » dans le cadre de Jawes Lectures. Il donne une conférence à Princeton sur « The Birth of biopolitics » sur l’invitation du philosophe pragmatiste Richard Rorty (1931-2007).

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1980-1981 s’intitule Subjectivité et Vérité. Il invite le futur président brésilien Fernando Henrique Cardoso (né en 1931) à donner des conférences au Collège de France sur « L’émergence des nouvelles sociétés dans le Tiers Monde ». En mai, il enseigne à Louvain « Mal faire, dire vrai. Fonction de l’aveu en justice ». Il soutient le 19 juin à Genève un « droit des gouvernés ». Le 27 octobre a lieu à Los Angeles « The Foucault conference », réunion autour de « Knowledge, Power, History. Il a droit à un reportage dans le Times magazine : « France’s philosopher of power ». Avec le sociologue Pierre Bourdieu et la C.F.D.T., il initie une protestation contre le ministre français des Affaires étrangères Claude Cheysson qui avait accueilli l’état d’urgence proclamé en Pologne par le général Jaruzelski et l’emprisonnement des dirigeants du syndicat Solidarnosc en la qualifiant d’ « affaire polonaise ». Il devient le trésorier du Comité d’exilés du syndicat polonais en exil en France.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1981-1982 s’intitule L’Herméneutique du sujet. En mai et juin il participe à un séminaire de sémiologie à Toronto, au Canada. Il donne une conférence sur « Dire vrai sur soi-même ». En juillet il commence à souffrir d’une sinusite chronique. Le 28 août, Foucault proteste sur les méthodes de la police française à propos de l’arrestation des « Irlandais de Vincennes » qui se révélera une erreur ou une faute. Il est invité par le président François Mitterrand à débattre de la situation au Moyen Orient le 14 septembre, jour où le président du Liban, Béchir Gemayel est assassiné. Du 22 au 30 septembre il prend part à un convoi de matériel en Pologne pour Solidarnosc avec l’actrice Simone Signoret (1921-1985) et Bernard Kouchner. Il ne peut rencontrer le syndicaliste Lech Walesa (né en 1943). Il visite Auschwitz. En octobre, il présente en collaboration avec l’historienne Arlette Farge (née en 1941), Le Désordre des familles. Lettres de cachet des archives de la Bastille au xviii° siècle dans la collection « Archives » chez Julliard et Gallimard. En octobre et novembre, il participe à un séminaire au département de religion de l’université de Vermont à Burlington sur « Technology of the self ».

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1982-1983 s’intitule Le Gouvernement de soi et des autres, en fait sur le thème de la parrhèsia (παρρησία) le dire-vrai) qui se poursuivra l’année suivante. Du 7 au 22 mars, le philosophe allemand de l’école de Francfort, Jürgen Habermas (né en 1929), est invité par l’historien et ami de Foucault, Paul Veyne (1930-2022). Foucault et Habermas se rencontrent plusieurs fois. En avril et mai il donne des conférences à Berkeley sur les technologies de soi. Il débat avec Dreyffus, Rabinow, Charles Taylor, Richard Rorty, Martin Jay et Leo Lowenthal (1900-1993), sociologue de la littérature et dernier survivant de l’École originale de Francfort. En mai la revue Le Débat publie un long entretien sur la situation politique et les syndicats en France entre Foucault et le secrétaire de la C.F.D.T., Edmond Maire (1931-2017). En juillet, une polémique est initiée par le gouvernement socialiste français sur le silence des intellectuels qui vise Foucault selon The Herald Tribune. En septembre, il pense avoir achevé son Histoire de la sexualité. Il voyage en Andalousie avec Daniel Defert. En octobre et novembre il donne des conférences sur la parrhèsia (παρρησία) à Berkeley, à Dumbler et à Santa Cruz. Il ressent une très grande fatigue et pense ne pas tenir son cours au Collège de France. Il commence à être suivi médicalement à l’hôpital Tarnier-Cochin par le service du Professeur J.-P. Escande.

Son cours au collège de France pour l’année scolaire 1983-1984 s’intitule Le Gouvernement de soi et des autres : le courage de la vérité. Foucault, traité au Bactrim, retrouve des forces. Il écrit à Maurice Pinguet (1929-1991), un ami, professeur à Tokyo : « j’ai cru que j’avais le sida mais un traitement énergique m’a remis sur pied. » En quoi, il se trompait. En mars, il intervient à la demande de Claude Mauriac en faveur d’ouvriers sénégalais menacés d’expulsion. Après un long silence apparent concernant son projet principal, il publie sous le titre générique d’Histoire de la sexualité, un tome II, L’usage des plaisirs et un tome III, Le Souci de soi. Un tome IV, Les aveux de la chair, est annoncé, mais il ne sera publié que bien plus tard (2018). En mai, il corrige un texte déjà ancien sur Canguilhem pour la Revue de Métaphysique et de Morale. Le 29 mai, épuisé, il accepte une interview avec un proche de Deleuze sur ses derniers livres. Le 3 juin, il est hospitalisé d’urgence. Foucault meurt du sida dont il se savait finalement atteint le 25 juin 1984.

En 1994, sont publiés les Dits et Écrits en quatre volumes sous la direction de Daniel Defert et François Ewald avec la collaboration de Jacques Lagrange. Ils regroupent les textes publiés de son vivant. Le tome I concerne la période 1954-1969, le tome II, 1970-1975, le tome III 1976-1979 et le tome IV 1980-1988.

 

La série des cours au Collège de France a été publiée sous la direction de François Ewald, A fontana et Mauro Bertani aux éditions Gallimard/Le Seuil dans la collection « Hautes études ».

En 2001 les Dits et Écrits sont réédité en deux tomes dans la collection Quarto chez Gallimard avec quelques variantes.

dimanche 7 décembre 2025

Petite biographie de Claude Bernard

 Vie.

Claude Bernard est né à Saint-Junien (Rhône) le 12 juillet 1813 dans une famille modeste. Après un échec au baccalauréat, il devient préparateur en pharmacie à Villefranche-sur Saône en 1824. Il songe à une carrière littéraire et écrit des pièces de théâtre. Il se présente chez un critique littéraire Saint-Marc Girardin (1801-1873) avec une tragédie en vers. Le critique lui conseille la médecine. Il s’installe à Paris en 1832. Il réussit son baccalauréat. Entre 1840 et1850, il travaille auprès de François Magendie (1783-1855).Puis il est docteur en médecine en 1843 pour une thèse sur le suc gastrique et son rôle dans la nutrition. Il n’exercera jamais. Il échoue à l’agrégation de médecine en 1844. Il est nommé titulaire de la chaire de physiologie générale créée pour lui à la Sorbonne et professeur de physiologie générale au Muséum d’histoire naturelle en 1854.il devient membre de l’académie des sciences. Suppléant de Magendie au collège de France, il lui succède en 1855. En 1861, il devient membre de l’académie de médecine.

En 1865, il publie son Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Il y présente notamment sa découverte de la fonction glycogénique du foie ainsi que ses recherches sur le curare, un poison découvert par les Amérindiens du sud qui joue sur l’influx nerveux et paralyse totalement.

Sur le plan personnel, c’est un homme en conflit avec ses proches, sa femme et ses filles étant violemment opposées à la vivisection animale à laquelle il a recours pour sa recherche.

Il est élu membre de l’académie française le 7 mai 1868. Il est nommé sénateur du second empire le 6 mai 1869.

Il meurt le 10 février 1878 et a droit à des funérailles nationales.

 

Œuvres.

1846 Précis iconographique de médecine opératoire

1853 Nouvelle fonction du foie

1855 Leçons de physiologie expérimentale appliquée à la médecine

1856 De la chaleur animale. Mémoire sur le pancréas

1857 Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses

1858 Leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux

1859 Leçons sur les propriétés physiologiques et les altérations pathologiques des différents liquides de l’organisme

1860 Leçons et expériences physiologiques sur la nutrition et le développement

1865 Introduction à l’étude de la médecine expérimentale. Leçons sur les propriétés des tissus vivants

1867 Rapport sur les progrès de la physiologie générale en France

1872 Leçons de pathologie expérimentale

1875 Leçons sur les anesthésiques et sur l’asphyxie. Leçons sur la chaleur animale. Leçon sur le diabète et la glycogenèse animale

1878 La science expérimentale

1878 Leçons sur les phénomènes de la vie commune aux animaux et aux végétaux

1879 Leçons de physiologie opératoire

1886 Arthur de Bretagne - drame inédit

mercredi 12 novembre 2025

Expériences de la nature - résumé d'un texte de Claude Bernard

 sujet

Résumez le texte suivant en 100 mots (+ou – 10%). Indiquez votre total en fin de résumé en marquant tous les 20 mots les décomptes intermédiaires (20, 40, 60, …).

 

 

Le savant qui veut embrasser l'ensemble des principes de la méthode expérimentale doit remplir deux ordres de conditions et posséder deux qualités de l'esprit qui sont indispensables pour atteindre son but et arriver à la découverte de la vérité. D'abord le savant doit avoir une idée qu'il soumet au contrôle des faits mais en même temps il doit s'assurer que les faits, qui servent de point de départ ou de contrôle à son idée, sont justes et bien établis c'est pourquoi il doit être lui-même à la fois observateur et expérimentateur.

L'observateur, avons-nous dit, constate purement et simplement le phénomène qu'il a sous les yeux. Il ne doit avoir d'autre souci que de se prémunir contre les erreurs d'observation qui pourraient lui faire voir incomplètement ou mal définir un phénomène. À cet effet, il met en usage tous les instruments qui pourront l'aider à rendre son observation plus complète. L'observateur doit être le photographe des phénomènes, son observation doit représenter exactement la nature. Il faut observer sans idée préconçue; l'esprit de l'observateur doit être passif, c'est-à-dire se taire: il écoute la nature et écrit sous sa dictée. Mais une fois le fait constaté et le phénomène bien observé, l'idée arrive, le raisonnement intervient, et l'expérimentateur apparaît pour interpréter le phénomène.

L'expérimentateur, comme nous le savons déjà, est celui qui, en vertu d'une interprétation plus ou moins probable, mais anticipée, des phénomènes observés, institue l'expérience de manière que, dans l'ordre logique de ses prévisions, elle fournisse un résultat qui serve de contrôle à l'hypothèse ou à l'idée préconçue. Pour cela l'expérimentateur réfléchit, essaye, tâtonne, compare et combine pour trouver les conditions expérimentales les plus propres à atteindre le but qu'il se propose. Il faut nécessairement expérimenter avec une idée préconçue. L'esprit de l'expérimentateur doit être actif, c'est-à-dire qu'il doit interroger la nature et lui poser des questions dans tous les sens, suivant les diverses hypothèses qui lui sont suggérées.

Mais une fois les conditions de l'expérience instituées et mises en œuvre d'après l'idée préconçue ou la vue anticipée de l'esprit il va, ainsi que nous l'avons déjà dit, en résulter une observation provoquée ou préméditée. Il s'ensuit l'apparition de phénomènes que l'expérimentateur a déterminés, mais qu'il s'agira de constater d'abord, afin de savoir ensuite quel contrôle on pourra en tirer relativement à l'idée expérimentale qui les a fait naître.

Or, dès le moment où le résultat de l'expérience se manifeste, l'expérimentateur se trouve en face d'une véritable observation qu'il a provoquée, et qu'il faut constater, comme toute observation, sans aucune idée préconçue. L'expérimentateur doit alors disparaître, ou plutôt se transformer instantanément en observateur et ce n'est qu'après qu'il aura constaté les résultats de l'expérience, absolument comme ceux d'une observation ordinaire, que son esprit reviendra pour raisonner, comparer et juger si l'hypothèse expérimentale est vérifiée ou infirmée par ces mêmes résultats. Pour continuer la comparaison énoncée plus haut, je dirai que l'expérimentateur pose des questions à la nature mais que, dès qu'elle parle, il doit se taire ; il doit constater ce qu'elle répond, l'écouter jusqu'au bout et, dans tous les cas, se soumettre à ses décisions. L'expérimentateur doit forcer la nature à se dévoiler, a-t-on dit. Oui, sans doute, l'expérimentateur force la nature à se dévoiler, en l'attaquant et en lui posant des questions dans tous les sens mais il ne doit jamais répondre pour elle ni écouter incomplètement ses réponses en ne prenant dans l'expérience que la partie des résultats qui favorisent ou confirment l'hypothèse. Nous verrons ultérieurement que c'est là un des plus grands écueils de la méthode expérimentale. L'expérimentateur qui continue à garder son idée préconçue, et qui ne constate les résultats de l'expérience qu'à ce point de vue, tombe nécessairement dans l'erreur, parce qu'il néglige de constater ce qu'il n'avait pas prévu et fait alors une observation incomplète. L'expérimentateur ne doit pas tenir à son idée autrement que comme à un moyen de solliciter une réponse de la nature. Mais il doit soumettre son idée à la nature, et être prêt à l'abandonner, à la modifier ou à la changer, suivant ce que l'observation des phénomènes qu'il a provoqués lui enseignera.

Il y a donc deux opérations à considérer dans une expérience. La première consiste à préméditer et à réaliser les conditions de l'expérience ; la deuxième consiste à constater les résultats de l'expérience. Il n'est pas possible d'instituer une expérience sans une idée préconçue : instituer une expérience, avons-nous dit, c'est poser une question on ne conçoit jamais une question sans l'idée qui sollicite la réponse. Je considère donc, en principe absolu, que l'expérience doit toujours être instituée en vue d'une idée préconçue, peu importe que cette idée soit plus ou moins vague, plus ou moins bien définie. Quant à la constatation des résultats de l'expérience, qui n'est elle-même qu'une observation provoquée, je pose également en principe qu'elle doit être faite là comme dans toute autre observation, c'est-à-dire sans idée préconçue.

Claude BernardIntroduction à l'étude de la médecine expérimentale, 1865, Flammarion, p. 51-53.

 

 

Corrigé

 

1) Analyse du texte.

L’auteur se propose d’exposer la méthode expérimentale que le savant doit suivre pour faire œuvre de science. Deux conditions sont nécessaires : observer et expérimenter.

L’observation vise à dégager des faits, à les établir. Elle doit bannir tous les préjugés et impose une pure passivité de l’observateur.

L’expérimentation présuppose la formulation d’hypothèse ou de conjectures que les faits suggèrent.

Elle implique de constater les résultats des tests sans déformation, donc de bien observer. L’expérimentation est impossible sans une idée à mettre en œuvre. L’expérimentateur doit juger de la valeur de son expérience : elle confirme ou infirme la conjecture.

L’expérimentateur soumet la nature à la question et doit entendre ses réponses. Il ne doit pas défendre à tout prix ses hypothèses.

L’auteur en déduit que l’expérience comprend observation et expérimentation.

 

2) Idées du texte.

Observer et expérimenter sont les deux conditions pour faire de la science.

Observer, c’est dégager des faits.

Expérimenter, c’est tester une hypothèse suggérée par les faits observés. Il faut savoir en observer les résultats.

Le scientifique interroge la nature et doit écouter ses réponses sans lui faire dire autre chose.

Conséquence : l’expérience est observation et expérimentation.

 

3) Proposition de résumé.

 

20

 

40

 

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80

 

100

Le scientifique qui s’appuie sur l’expérience doit avoir deux caractéristiques principales, être un observateur sans préjugés et un / expérimentateur capable de tester ses conjectures. L’observateur établit les faits qui vont suggérer à l’expérimentateur des conjectures censées. / 

L’expérimentateur doit constater les résultats de ses tests sans aucun stéréotype, il doit donc être un bon observateur. Il / doit juger si ses hypothèses sont confirmées ou infirmées. Il soumet ainsi la nature à la question et doit obéir / à son verdict. Jamais il ne doit répondre à sa place, donc défendre opiniâtrement ses conjectures.

Donc l’expérience requiert / d’avoir une idée préalable et d’admettre les résultats.

110 mots

 

samedi 14 juin 2025

Juger - première analyse

 « Ce film est mauvais. » « Ce sont des barbares. » « Cette théorie est absurde. » « Dieu est. » Selon certains Martiniquais en 1940 « Hitler n’était autre que Jésus-Christ redescendu sur terre pour punir la race blanche d’avoir, pendant les deux mille ans qui avaient précédé, mal suivi ses enseignements. » (Lévi-Strauss [1908-2009], Tristes tropiques, [1955] chapitre II, p. 15, Œuvres, Gallimard « La Pléiade », 2008) Voilà des exemples de jugements. Juger est l’acte par lequel on pose ou refuse une existence ou on attribue ou pas à un sujet un prédicat (jugement d’existence ou jugement d’attribution).

On dira que juger c’est prendre position ou affirmer une valeur. Or, lorsqu’on attribue un sujet à un prédicat, on prend position et la valeur est celle de la vérité ou de la fausseté dans le cas d’un jugement négatif. Même dans la perception, l’acte de juger s’affirme. Si je dis que le Soleil me semble se mouvoir mais qu’en réalité, c’est la Terre qui est en mouvement, je juge et affirme l’héliocentrisme. 

Dans le texte suivant qui exprime la thèse classique des philosophes, les auteurs déplient donc le jugement pour montrer qu’il implique un acte de juger conçu comme la liaison ou sa négation d’un sujet et d’un prédicat au moyen du « est ». Il ne distingue pas ici l’affirmation de l’existence de celle d’une attribution. Si être juste appartient au sujet Dieu, la question reste entière de savoir s’il existe ou pas, de même qu’un corps de cheval appartient au centaure mais on peut douter de son existence.

 

Après avoir conçu les choses par nos idées, nous comparons ces idées ensemble ; et, trouvant que les unes conviennent entre elles, et que les autres ne conviennent pas, nous les lions ou délions, ce qui s'appelle affirmer ou nier, et généralement juger.

Ce jugement s'appelle aussi proposition, et il est aisé de voir qu'elle doit avoir deux termes : l'un de qui l'on affirme ou de qui l'on nie, lequel on appelle sujet ; et l'autre que l'on affirme ou que l'on nie, lequel s'appelle attribut ou prœdicatum [= prédicat].

Et il ne suffit pas de concevoir ces deux termes ; mais il faut que l'esprit les lie ou les sépare. Et cette action de notre esprit est marquée dans le discours par le verbe est, ou seul quand nous affirmons, ou avec une particule négative quand nous nions. Ainsi quand je dis Dieu est juste, Dieu est le sujet de cette proposition, et juste en est l'attribut, et le mot est marque l'action de mon esprit qui affirme, c'est-à-dire qui lie ensemble les deux idées de Dieu et de juste comme convenant l'un à l'autre. Que si je dis Dieu n'est pas injuste, est, étant joint avec les particules, ne pas, signifie l'action contraire à celle d'affirmer, savoir celle de nier par laquelle je regarde ces idées comme répugnantes l'une à l'autre, parce qu'il y a quelque chose d'enfermé dans l'idée d'injuste qui est contraire à ce qui est enfermé dans l'idée de Dieu."

Antoine Arnauld (1612-1694) et Pierre Nicole(1625-1695), La logique ou l'art de penser, 1662, 2e partie, Chapitre III, Champs Flammarion, 1978, p. 156.

 

Ainsi juger est une opération qui appelle une analyse. Qu’est-ce qui dans l’esprit ou hors de lui rend possible l’acte de juger ?

En outre, on peut distinguer différents types de jugements :

Théorique : juger en vrai ou faux

Moral ou politique : juger en bien ou mal, juste ou injuste ;

Esthétique : juger en beau ou laid.

S’agit-il du même acte de juger ou bien exige-t-il des conditions différentes ?

mercredi 12 février 2025

corrigé du sujet : Créer une image

 On parle souvent de créateurs pour ceux qui fabriquent des images, sculpteurs, peintres, photographes, cinéastes. Or, qu’est-ce que créer une image ?

Créer à la différence de produire, c’est faire quelque chose de nouveau. Or, une image paraît être en première analyse une représentation d’une chose ou d’une personne en son absence. Elle ne paraît pas pouvoir être nouvelle.

Cependant, difficile de nier qu’il y ait des images nouvelles et donc créées.

Dès lors on peut se demander si et comment on peut créer une image.

Créer une image c’est paradoxalement imiter, c’est surtout s’exprimer, voire organiser les données de l’expérience.

 

 

Si je forge une image, visuelle ou acoustique, c’est sur la base d’une sensation visuelle ou auditive, et cette image peut exister en l’absence de l’objet comme cela se passe dans le sommeil de sorte qu’une image, c’est ce qui reste de l’acte d’une sensation (Aristote, De l’âme, livre III, chapitre 3). L’image est à l’imitation de l’objet dont elle est l’image. Ainsi, les artistes produisent des images. En quoi les créent-ils et comment est-ce possible ?

La peinture religieuse montre une certaine création. Ainsi Phidias (490-430 av. J.-C.) n’a pas vu le Zeus d’Olympie, statue chryséléphantine de 12 mètres qu’il a faite, ni l’Athéna du Parthénon, une statue chryséléphantine de 11,5 mètres. De même dans la peinture chrétienne. Le signe de la bénédiction avec le pouce qui touche l’annulaire et le petit doigt pendant que l’ Index et le majeur sont levés est une création pour symboliser la Trinité pour les trois doigts et l’union des natures divines et humaines du Christ pour les deux joints. Les peintres ont pris pour leur création des images d’humains, de doigts etc. ainsi l’imitation crée des images à partir d’autres images par composition de même qu’on peut créer de nouvelles phrases par la combinaison de mots. La Fontaine a créé des fables ainsi en imitant celles d’Ésope (VI° av. J.-C.), de Phèdre (14 av. J.-C.-50 ap. J.-C.), etc.

Créer une image repose sur l’imitation et la composition des images existantes comme le montre l’Intelligence artificielle, raison pour laquelle on peut créer des images fausses. C’est le sens de la critique de l’image de Platon (428-347 av. J.-C.) dans le livre X de la République : les poètes et les peintres ne créent que des simulacres. En effet, si on distingue L’Idée du lit du lit que fabrique à partir de lui l’artisan, le peintre lui représente une apparence du lit. C’est ainsi qu’il crée, mais un simple simulacre (φάντασμα, phantasma).

 

 

Néanmoins, si l’imitation et la composition permettent de créer des images, elles ne sont finalement que des reproductions de celles qui se forment spontanément. Dès lors la création n’est-elle pas plutôt dans l’expression consciente ou non ?

 

 

Une image n’est pas nécessairement une représentation, elle peut être une expression, soit l’extériorisation, la manifestation d’un sentiment du sujet. Ainsi Jakobson définissait la fonction expressive du langage en donnant comme exemple des phrases comme « je t’aime ». Quand Chimène dit au Cid « Va, je ne te hais point. » (Corneille, Le Cid, Acte III, scène 4), elle ne lui représente pas quelque chose, mais lui exprime son amour alors qu’il a tué son père et qu’elle devrait le haïr Le dramaturge crée une image, une litote ici, avec des mots déjà existant, mais surtout l’image est une expression.

On peut ainsi comprendre la création d’images en peinture comme La naissance de Vénus [1484-1485] de Botticelli (1445-1510), expression de la beauté. Le peintre a pris comme modèle pour sa Vénus Simonetta Cattaneo, une des plus belles florentines. Elle exprime ici l’idéal néoplatonicien de la beauté célébré par le philosophe florentin Marsile Ficin (1433-1499), commentateur du Banquet et du Phèdre de Platon et fondateur de l’académie platonicienne de Florence.

Dans la Vénus à l’organiste (1550-1552), Titien (Vecellio Tiziano,1488-1576, dit) exprime la supériorité de la peinture sur la musique pour manifester la beauté. En effet, l’organiste, dans une position improbable, se détourne de son instrument pour voir une plantureuse Vénus recouverte d’un voile transparent aux cheveux coiffés et qui arbore quelques bijoux au cou et aux poignets qui attire aussi le regard du spectateur. Ainsi créer une image pour un peintre de la renaissance c’est faire servir les représentations imitées au profit d’un sens que le spectateur doit lire.

C’est pourquoi la Rhétorique de l’image (in Communications, 1964) de Barthes sur une image publicitaire, relatif à Panzani montre l’intention de signification. Les signes linguistiques de la publicité comme le jeu de couleurs qui renvoient à l’italianité du produit qui renvoie à un plat typique du pays voisin. Le goût authentique est ainsi suggéré pour la sauce en boite et la photographie qui est une image d’un « avoir-été-là » prétend ainsi à une certaine évidence qu’on retrouve dans les images de propagandes parfois mensongères. La propagande nazie filmait les soldats africains noirs capturés surtout porteurs de balafres rituels en 1940 pour dénoncer le prétendu ensauvagement de l’Europe dont la France enjuivée aurait fait preuve selon l’idéologie raciste nazie. Par contre il n’y avait pas d’images de leur massacre systématique. Car créer une image s’entend de ce qu’on montre et de ce qu’on ne montre pas. Ainsi Staline faisait effacer des photographies les anciens bolcheviks qu’il faisait condamner dans des procès fictifs pour nier leur participations à la révolution, ce que Eric Blair (1903-1950), alias Georges Orwell, a montré dans son roman 1984 ( 1949), dystopie d’un monde totalitaire dont le héros Winston Smith est chargé de réécrire l’histoire au ministère de la vérité d’un pays totalitaire nommé Oceania dirigé par un chef du parti Angsoc à l’image omniprésente avec le slogan « Big brother is watching you ». On peut créer une image inconsciemment. C’est le sens de l’interprétation de Freud (1856-1939) du tableau de Léonard (1452-1519), La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne (1503-1519) qui exprimerait un désir homosexuel refoulé qui se trouverait dans le manteau de la Vierge, un oiseau qui touche la bouche de l’enfant de sa queue selon un prétendu souvenir d’enfance que Léonard a consigné dans ses Carnets (cf. Freud, Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, 1910, 1919).

 

 

Toutefois, si on conçoit que créer une image, c’est exprimer consciemment ou inconsciemment une signification, la dimension d’image se confond avec la signification et disparaît ainsi. Ne faut-il pas plutôt voir dans l’image une certaine organisation du sensible ?

 

 

Que l’image ne se réduise pas à la manifestation d’un contenu, on peut le demander à une image célèbre, celle que proposa Magritte (1898-1967) sous le titre de Trahison des images (1929). Le tableau présente une immense pipe flottant dans un espace indéterminé sous lequel est tracée dans une belle écriture d’instituteur la phrase « Ceci n’est pas une pipe ». La première réaction est de se dire que la phrase vise à distinguer l’image de la chose. Toutefois, le « ceci » peut désigner aussi bien l’ image que le tableau en entier, voire le mot ceci. On peut donc penser avec Michel Foucault (1926-1984) dans Ceci n’est pas une pipe (1966) que Magritte défait la liaison habituelle entre l’image et la légende qui réduit l’image. Ainsi, comme le manifeste le tableau lui-même, l’image est dans l’organisation des éléments peints.

En effet, on peut d’abord remarquer avec Sartre dans L’imaginaire (1940) que l’image mentale ou physique est non une chose, voire son décalque dans notre esprit, mais une conscience. L’image comme la chose perçue n’est pas dans la conscience mais hors de moi, avec cette différence que l’image repose sur une conscience d’absence qui la définit et dont le contenu est un analogon pour reprendre la terminologie de Husserl qui expliquait qu’en regardant une gravure de Dürer (1471-1528), Le chevalier, la mort et le diable (1513) (cf. Husserl, Idées directrices pour une phénoménologie I, traduction française Paul Ricœur, § 131), on ne voyait pas les traits noirs, mais un quasi-étant. Créer une image, c’est faire surgir cette conscience du fond du pouvoir de la conscience de passer de la perception à l’image par un acte de néantisation, c’est-à-dire de liberté pure. Mais si toute image implique bien que le sujet ait conscience qu’elle est une image, ll n’en reste pas moins qu’elle a un contenu.

Aussi, s’il faut nier que l’image soit un décalque de la perception, on peut la penser à partir de la découverte par Kant du schématisme (Critique de la raison pure, 1781, 1787). Par schème, Kant entend un produit de l’imagination qui permet de procurer une image à un concept de sorte que l’image qui découle d’un concept organise la perception. Par exemple, c’est l’image du chien qi me permet de reconnaître un chien quand j’en voie un, autrement dit l’image organise le sensible et le rend visible. Aussi Merleau-Ponty a-t-il raison d’écrire dans L’œil et l’esprit qu’il y a une « texture imaginaire du réel »(p.24), et que c’est elle que les peintres dévoilent sur leur toile. Ainsi en va-t-il de La ronde de nuit (1642) que crée Rembrandt (1606-1669) où la main qui pointe vers nous est là quand son ombre sur le corps du capitaine nous la présente de profil (L’œil et l’esprit, II, Gallimard, 1960, p.29), les deux aspects incompossibles dans la perception rendent la vision possible sur la toile, comme les positions des jambes du cheval dans le Derby d’Epsom (1821, cf. L’œil et l’esprit, p. 80) de Géricault (1791-1824) qu’aucune photographie ne pourra rendre mais qui selon le mot de Rodin (1840-1917) que cite Merleau-Ponty, la rend fausse tandis qu’est vraie la peinture car le temps ne s’arrête pas (cf. p.80) et le peintre le montre.

 

 

En un mot, le problème était de savoir si et comment on peut créer une image. Il est vrai que par la composition des images, on peut en créer d’autres par imitation tout comme cette composition peut être l’expression du sujet, sentiment ou même idée. Mais créer une image, c’est surtout organiser le sensible pour en rendre possible la perception.

Créer une image, cela pourrait être aussi organiser la vie sociale, voire la rendre possible.

jeudi 6 février 2025

corrigé du sujet Image et modèle

 Lorsqu’on pense à une image, on a tendance à la référer à son modèle. Quand Marcel Duchamp (1887-1968) donne des moustaches et une barbichette à une reproduction de la Joconde en lui donnant un titre grossier L.H.O.O.Q. (1919), il laisse entendre que le modèle de Léonard était un homme selon une certaine orientation sexuelle. Cette référence au modèle paraît évidente pour la photographie mais aussi pour la peinture ou la sculpture pour ne rien dire de la littérature ou du cinéma. L’image paraît inséparable du modèle.

Pourtant, on dit de certaines images qu’elles ont été créées de sorte qu’elles seraient indépendantes de tout modèle.

On peut se demander si l’image peut ou non se passer de modèle ?

L’image est une copie qui exige un modèle intelligible ou empirique ou est une représentation et une invention du sujet qui jamais ne devient un modèle tout en ouvrant à la perception du réel.

 

 

Si on part d’une photographie ou d’une image mentale, il semble évident qu’elles présupposent un modèle. Ainsi le douanier compare la photographie du passeport qu’il voit avec le visage qu’il a devant lui, finalement avec la représentation mentale que lui livre la perception. L’image est la reproduction la plus fidèle possible de son modèle seulement sur le plan visuel sans quoi comme Platon (428-347 av. J.-C.) le faisait dire à Socrate (469-399 av. J.-C.) à Cratyle (432c), le personnage éponyme d’un de ses dialogues, ce ne serait pas une image mais un double et on ne pourrait distinguer les images de leurs modèles, autrement dit, on ne pourrait les appréhender comme images. Comment rendre compte des images dont on sait qu’elles n’ont pas de modèles empiriques déterminées ?

Or toute la peinture religieuse montre des personnages dont il est clair que les peintres ou les sculpteurs ne les ont pas vus. Le Zeus de Phidias, le Christ, voire Mohamed dans la peinture byzantine, musulmane, voire persane ont été représentés en l’absence de leur modèle. Une solution serait avec Plotin de soutenir que l’artiste montre toutefois le Dieu, Zeus pour Phidias (Ennéades, V, 8, 1,38-40 traité 31 Sur la beauté intelligible, : « Phidias fit son Zeus, sans égard à aucun modèle sensible (Πρὸς οὐδὲν αἰσθητὸν) ; il l’imagina tel qu’il serait, s’il consentait à paraître (ἐθέλοι θανῆναι) à nos regards. ») Le modèle de l’image qui n’a pas de modèle empirique a un modèle intelligible. C’est cette conception que l’iconodoulie[1] de Jean Damascène reprendra en l’adaptant au christianisme dans son Troisième discours contre ceux qui rejettent les saintes icones de 743 que le Concile œcuménique de Nicée II (787) reprendra pour défendre le culte de l’image comme manifestation du modèle divin. Dieu lui-même en se faisant homme s’est donné dans le sensible.

Reste que le modèle de l’image pourrait être un concept, entendue comme ce qui résulte d’une multiplicité des perceptions comme le soutiennent les empiristes à l’instar de Hume (1711-1776) dans l’Enquête sur l’entendement humain (1748, section 3 De l’association des idées). C’est ainsi qu’on peut faire une image de l’homme à partir de la multiplicité des hommes déjà vus. N’est-ce pas toujours un certain idéal de l’homme qui sert à représenter le christ ou Mohamed dans la culture persane, voire dans certaines représentations dans l’empire ottoman jusqu’à ce que sa représentation sans visage devienne dominante. C’est pour cela qu’on reconnaît un homme dans les autoportraits de Rembrandt (1606-1669) qu’on ne connaît pas par ailleurs trois siècles après sa mort.

 

Toutefois, si l’image présuppose un modèle, quel est son modèle reste finalement obscur, un intelligible ou un objet de l’expérience, voire plusieurs, de sorte qu’il est possible de se demander si ce n’est pas plutôt l’esprit qui produit l’image sans modèle extérieur.

 

 

Le sujet pour imaginer applique l’esprit au corps comme le soutient Descartes dans la sixième de ses Méditations métaphysiques. Ainsi le concept de triangle qui est une représentation qui vient du sujet qui pense permet de se figurer une figure de trois côtés avec de nombreuses images possibles. Par contre l’image de chiliogone se distingue difficilement de celle du myriogone par une certaine impuissance de l’esprit à bien figurer son modèle conceptuel. Le concept d’enfant comme petit homme permet à Masaccio (1401-~1428) de représenter Jésus sur les genoux de Marie dans son tableau Sainte Anne, la vierge avec l’Enfant et des anges(1424). De même les anges ne sont que des hommes avec des ailes. Le modèle pour l’image la sert dans son intention de signification.

Si l’image se réfère à un objet extérieur, c’est parce qu’elle est une affection du sujet soutient à juste titre Spinoza (1632-1677). Ainsi le Soleil dans le Ciel m’affecte âme et corps et une représentation d’une boule de feu à 200 pieds de distance apparaît (Éthique, partie II, scolie de la proposition 35, posthume 1677). Pour l’astronome, l’image est fausse car il connaît la vraie distance déjà calculée par Aristarque de Samos au III° siècle av. J.-C. Ainsi l’image est une représentation qui exprime la relation d’un objet à un sujet. Une puissance d’imaginer est cependant possible pour Spinoza (cf. Éthique, (1677 posthume), Proposition XVII, scolie).

Aussi peut-on avec Kant (1724-1804) voir dans le schématisme (cf. Critique de la raison pure, 1781, 1787), la possibilité de créer des images s’il est vrai que c’est un procédé pour donner une image à un concept. Ainsi quand Dürer (1471-1528) représente la mort avec un sablier dans sa gravure Le chevalier, la mort et le diable(1513) il donne ou reprend une image de la mort qui n’en a pas, qui a donc été créée. on peut parler avec Kant d’image venant de l’imagination créatrice. En ce sens l’image n’a pas besoin de modèle. Elle existe par elle-même et le sujet a conscience de son être d’image car elle est comme Sartre le soutient dans L’imaginaire(1940) une conscience qui enveloppe une négation, celle de l’existence de l’objet de l’image. L’image est une conscience et non une réalité qui serait dans l’esprit (cf. L’imagination, 1936) Le sujet qui regarde la gravure voit l’analogon des figures allégoriques, c’est-à-dire un quasi objet qui est visé par l’image (cf. Sartre [1905-1980], L’imaginaire, 1940). De même que c’est la conscience qui fait de la photographie une image comme Roland Barthes (1915-1980) le soutient en reprenant la thèse de Sartre dans La chambre claire. Note sur la photographie (Cahiers du cinéma, Gallimard, Seuil, 1980).

 

Néanmoins, si le sujet fait l’image sans qu’un modèle soit nécessaire, n’y a-t-il pas comme un renversement qui fait de l’image le modèle d’un objet possible ou réel ?

 

 

Heidegger (1889-1976) dans une des premières versions de L’origine de l’œuvre d’art écrivait « L’œuvre d’art ne représente jamais rien, et pour cette simple raison qu’elle n’a rien à représenter, étant elle-même ce qui crée tout d’abord ce qui entre pour la première fois grâce à elle dans l’ouvert », trad. E. Martineau, Authentica, 1987, p. 53. Si donc l’œuvre d’art est pensée comme image, il apparaît donc que l’image n’a pas besoin de modèle, ni même d’être un modèle. Il faut la penser comme ce qui montre quelque chose de réel ou dans le réel qui sans elle n’apparaîtrait pas. Ainsi Molière (1622-1673) a-t-il montré l’image du faux dévot qui utilise la religion à son profit dans son Tartuffe (1669) qui est ainsi devenu l’antonomase de l’hypocrisie.

On peut considérer que l’œuvre d’art provient de l’imagination créatrice qui fait des images originales, comme la forme du tableau de Léonard (1452-1519), La vierge, l’enfant Jésus et sainte Anne, 1503-1519 dont le carton premier, celui de Londres a été imité par son disciple, Bernardino Luini. Une image peut donc avoir une autre image comme modèle. Elle n’est alors qu’une imitation et perd ce par quoi elle permet d’ouvrir à ce qui est.

L’image n’a pas besoin d’être imité pour être. Son imitation, c’est-à-dire son érection comme modèle est un caractère extrinsèque. Ainsi, la scène du meurtre dans la douche dans Psychose (1960) d’Alfred Hitchcock (1899-1980) où l’on voit le sang se mêlé à l’eau et disparaître dans la bonde a souvent été imitée sous forme d’hommage comme Brian de Palma (né en 1940) ou par des réalisateurs en manque d’imagination. L’image comme œuvre d’art doit être exemplaire, c’est-à-dire permettre la création d’autres images. Ainsi, Merleau-Ponty (1908-1961) dans L’œil et l’esprit (1960), note que la formation du peintre peut passer par la copie mais qu’elle conduit à dégager la « structure imaginaire du réel », c’est-à-dire les éléments du visible qui permet de voir le monde. Il cite à juste titre ce mot de Rodin qui disait que le peintre qui donne une image du mouvement est dans le vrai là où le photographe qui reproduit a tort. Pour qu’une image photographique soit véritablement une image, il faut qu’elle dévoile quelque chose de réel comme Ghost Child (août 1936) de Dorothea Lange (1895-1965) qui montre la figure d’une enfant frappée par la misère lors de la grande dépression et du dust bowl. La peinture n’a pas besoin de modèle ni n’est un modèle. Elle crée des images qui manifestent ce qui rend visible le monde et ce qui lui appartient.

 

 

Disons pour finir que le problème était de savoir si l’image exige un modèle ou bien si elle peut l’être elle-même ou si elle peut être détachée de tout modèle. Il est apparu qu’on pouvait lui assigner un modèle intelligible ou empirique mais qu’ainsi on manque le fait que l’image dépend du sujet, d’une puissance de figuration qui permet au mixte d’âme et de corps de faire être de quasi-objets. C’est que l’image dévoile finalement quelque chose du réel, ce qui le rend accessible, et est éloignée de tout modèle.

D’où peuvent venir alors les imitations ou simulacres qui pullulent dans notre monde ?



[1] Ou iconodulie (du grec εικών / eikôn, image et δουλεία / douleia, service), iconodule ou iconodoule, les deux orthographes existent (cf. Nouvelle histoire du Moyen âge, volume 1 Le premier moyen âge La sortie du monde antique sous la direction de Florian Mazel, Seuil, histoire, 2024, « 9. L’horizon byzantin » de Annick Peters-Custot, p.228.