mardi 19 octobre 2021

Etienne de La Boétie - biographie

 Etienne de La Boétie (Boitie dans la graphie de Montaigne dans les Essais, I, XXVIII De l’amitié) est né le 1er novembre 1530 à Sarlat (Dordogne). Sa mère se nomme Philippe (prénom aussi féminin jusqu’au XVII°, ce qu’on appelle un prénom épicène) de Calvimont. Elle est fille du seigneur de Lherm, Jean de Calvimont, président du parlement de Bordeaux et ambassadeur de François 1er en Espagne. Son père, Antoine de La Boétie, est lieutenant particulier du Sénéchal de Périgord. Etienne est le troisième enfant et le seul garçon. Le roi François 1er (1494-1515-1547) règne depuis son sacre le 25 janvier 1515.

Le 18 octobre 1534, a lieu l’affaire des placards. Des textes sont affichés jusque sur la porte de la chambre du roi qui s’en prennent au pape, aux évêques, bref, à l’Église catholique. Ils sont l’œuvre de protestants. François 1er les réprime durement. C’est le prélude des futures guerres de religion.

La Boétie perd son père en 1540. Il est élevé par son oncle paternel et parrain, La Boétie, sieur de Bouilhonas, également prénommé Etienne. C’est un ecclésiastique cultivé qui lui transmet l’amour des lettres, notamment grecques et latines, et son intérêt pour le droit. On peut penser que s’il avait été au collège de Guyenne à Bordeaux, il aurait rencontré Montaigne bien plus tôt (cf. introduction aux Œuvres complètes de La Boétie de Paul Bonnefon, 1892, p.XVI).

Si on suit Montaigne (1533-1592), c’est entre 1546 (il parle d’un « garçon de seize ans » Essais, I, XXVIII De l’amitié) et 1548 (Montaigne parle d’une écriture un peu avant 18 ans dans la première édition des Essais, I, XXVIII De l’amitié) que La Boétie aurait rédigé au moins une première version du Discours de la servitude volontaire. Montaigne écrit : « Je me suis avisé d’en emprunter un d’Estienne de la Boétie, qui honorera tout le reste de cette besogne. C’est un discours auquel il donna nom : La Servitude volontaire : mais ceux qui l’ont ignoré, l’ont bien proprement depuis rebaptisé, Le Contre Un. Il l’écrivit par manière d’essai, en sa première jeunesse, à l’honneur de la liberté contre les tyrans. » (Essais, I, 28 De l’amitié). C’est ce texte que Montaigne lit qui inaugure leur rencontre et leur amitié selon la première édition des Essais de 1580. La Boétie a dû faire circuler des copies du texte. Montaigne donne comme raison de l’écriture un mot de Plutarque : « Il y a dans Plutarque beaucoup de discours étendus très-dignes d’être sus : car à mon gré c’est le maître ouvrier de telle besogne : mais il y en a mille qu’il n’a que touché simplement : il guigne seulement du doigt par où nous irons, s’il nous plaît, et se contente quelquefois de ne donner qu’une atteinte dans le plus vif d’un propos. Il les faut arracher de là, et mettre en place marchande. Comme ce sien mot, Que les habitants d’Asie servaient à un seul, pour ne savoir prononcer une seule syllabe, qui est, Non, donna peut être, la matière, et l’occasion à la Boétie, de sa Servitude volontaire. » Montaigne, Essais, I, 25 De l’institution des enfants.

Le 31 mars 1547, François 1er meurt. Son fils, Henri II (1519-1547-1559) lui succède.

En 1548 a lieu en Guyenne, Saintonge et en Angoumois, un soulèvement populaire contre la gabelle (une taxe royale sur le sel) que le roi Henri II impose alors que ces territoires en étaient jusque là dispensés. Les milices de paysans (comprenant jusqu’à 10 000 hommes en tout) s’attaquent aux receveurs des gabelles mais aussi aux nobles et aux riches. Du 17 au 22 août, les rues de Bordeaux grouillent d’émeutiers. Le gouverneur de Bordeaux, Tristan de Moneins ( ?-1548), est exécuté le 21 août. Dans les Essais (I, 24 Divers événements de même conseil), Montaigne relate l’événement dont il prétend avoir été témoin. Le futur beau-père de Montaigne, Geoffroy de La Chassaigne (1491-1565) réussit à obtenir une trêve des émeutiers. En octobre, le roi Henri II envoie deux armées commandées par le connétable Anne de Montmorency (1493-1567). Il réprime dans le sang la révolte. Il fait exécuter plus d’une centaine de paysans. Le parlement de Bordeaux est suspendu jusqu’en 1551. On peut raisonnablement penser que les événements ont été la matière de discussion entre Montaigne et La Boétie lorsqu’ils se sont connus. La Boétie commence à étudier le droit à l’université d’Orléans qui avait bonne réputation (cf. Machiavel [1469-1527], Rapport sur les choses de France, 1510). Il a pour maîtres les juristes Charles Dumoulin (1500-1566) et le protestant Anne du Bourg (1521-1559).

En 1549 une brève épidémie de peste se déclare.

En 1551, le parlement de Bordeaux est rétabli.

Le 23 septembre 1553, Etienne de La Boétie obtient sa licence en droit. On peut estimer qu’il a remanié son Discours de la servitude volontaire durant ses années d’études à Orléans. En effet, sa référence aux poètes français (GF, p.143-144) suppose qu’ils aient publié. Or, Joachim Du Bellay (1522-1560) publie la Défense et illustration de la langue française en 1549. Pierre de Ronsard (1524-1585) publie les quatre premiers livres de ses Odes en 1550, tandis que Du Bellay publie son premier recueil, L’Olive, Jean-Antoine de Baïf (1532-1589) publie Les Amours en 1552. Si Ronsard publie La Franciade en 1572, le projet était antérieur, La Boétie, poète lui aussi, a pu en être averti. Guillaume de Lur, seigneur de Longa ( ?-1557), un humaniste membre du parlement de Bordeaux, est appelé au parlement de Paris par le roi Henri II par lettres-patentes datées du 20 janvier. C’est ce dernier qui est nommé deux fois comme le destinataire du Discours de la servitude volontaire. La Boétie le remplace. Il reçoit le 13 octobre par lettres-patente pour pourvoir « son aimé et féal Maître Estienne de La Boétie de l’office de conseiller en la cour par la résignation de Maître Guillaume de Lur ». Comme la charge exigeait 25 ans le roi a joint joignait des lettres de dispenses au parlement de Bordeaux. On y lit : « Attendu sa suffisance qui supplée en cet endroit l’âge qui lui pourrait défaillir, et ne voulant cela lui nuire et préjudicier en aucune manière, vous mandons… que… vous ayez à recevoir le dit La Boétie au serment. »

Le 11 mai 1554, toutes les chambres se réunissent pour discuter de son admission et le 17 mai, il entre en fonction au Parlement en prêtant serment. La Boétie épouse Marguerite de Carle, sœur de Lancelot de Carle (1508-1568), évêque de Riez, et ami de Ronsard et de toute la Pléiade. Elle est aussi sœur du président Pierre de Carle. Elle est, depuis 1552, veuve de Jean d’Arsac, seigneur d’Arsac, du Castera de Saint-Germain, de Lilhac et de Loyrac en Médoc, issu d’une vieille famille de chevalerie.

En 1557, Michel de Montaigne entre au Parlement de Bordeaux. Anne du Bourg devient conseiller au parlement de Paris.

C’est vers 1558 que Montaigne et La Boétie se rencontrent et se lient d’une amitié fameuse avec lui. S’il a « une âme très belle » écrira Montaigne, il a un visage disgracieux (cf. Montaigne, Essais, III, 12 De la physionomie). C’est la lecture du Discours de la servitude volontaire qui lui donna l’envie de le rencontrer, preuve que le texte circulait et que Montaigne en avait un manuscrit qui a disparu de ses affaires. Dans les Essais, Montaigne écrit à propos de leur amitié : « Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne se peut exprimer, qu’en répondant : Parce que c’était lui, parce que c’était moi. » (Essais, I, 28 De l’amitié).

Le 3 avril 1559, le traité du Cateau-Cambrésis entre la France d’Henri II et l’Espagne de Philippe II met fin aux guerres d’Italie qui avaient commencé en 1494. En juin, Anne du Bourg critique la politique antiprotestante d’Henri II. Il est immédiatement arrêté. Le 10 juillet, Henri II meurt, mortellement blessé dans un tournoi. Son fils François II (1544-1559-1560) lui succède. Les Guise prennent le pouvoir. Anne du Bourg est jugé et condamné. Il est supplicié le 23 décembre 1559 après un procès pour hérésie.

Le 5 décembre 1560, François II meurt. Son frère Charles IX lui succède (1550-1560-1574). C’est leur mère Catherine de Médicis (1519-1589) qui détient le pouvoir. La Boétie est chargé en ce mois de décembre d’une mission relative aux émoluments des magistrats bordelais. Il se rend à Paris pour rencontrer le chancelier Michel de L’Hospital (1507-1573), conseiller de Catherine de Médicis.

Il rentre à Bordeaux en mars 1561. Le 19 avril, une ordonnance prône une politique de tolérance entre catholiques et protestants. La Boétie est chargé de la défendre devant le parlement de Bordeaux plutôt acquis à une défense stricte du catholicisme. En septembre, des troubles opposent catholiques et protestants dans l’agenais. Le roi demande à Burie, son lieutenant à Bordeaux, d’aller y ramener le calme. Burie amène La Boétie avec lui après en avoir la demande au parlement de Bordeaux. Dans une lettre au roi où il rend compte de sa mission, il écrit : « Et ai ici avec moi le conseiller qu’elle m’a baillé, qui se nomme Monsieur de La Boétie, lequel est fort docte et homme de bien ». Le 16 octobre, les protestants sont traqués et massacrés à Cahors.

Le 17 janvier 1562 est pris un édit qui accorde une certaine tolérance au culte protestant. Le 1er mars 1562, le massacre de Vassy où les catholiques du duc de Guise massacrent des protestants qui célébraient un office dans une grange, ouvre la première guerre de religion (1562-1563). La Boétie rédige (au milieu de l’année) un Mémoire sur l’édit de janvier 1562 où il défend la thèse d’un catholicisme d’État. En décembre, il fait partie des douze parlementaires bordelais qui accompagnent une troupe de 1200 hommes chargés d’arrêter une troupe de protestants marchand sur Bordeaux.

Le 19 mars 1563, l’édit d’Amboise qui permet aux protestants d’avoir des lieux de culte met fin à la première guerre de religion. Tombé malade (dysenterie ou peste), La Boétie rédige son testament et meurt le 18 août 1563 près de Bordeaux dans les bras de sa femme avec Montaigne à son chevet. Peu avant de mourir, il lui écrit : « Mon frère que j’aime si chèrement et que j’avais choisi parmi tant d’hommes pour faire renaître avec vous cette amitié vertueuse et sincère dont, à cause des vices, l’usage nous a quittés depuis si longtemps qu’il n’en reste de traces que dans les souvenirs qu’on a de l’antiquité ; je vous supplie de vouloir être l’héritier de ma bibliothèque et de mes livres que je vous donne comme signes de mon affection : c’est un présent bien petit, mais fait de bon cœur ; il vous convient en raison de l’affection que vous avez pour les études. Cela vous sera un souvenir de votre compagnon » (extrait d’une lettre de Montaigne à son père, cité par Gérard Allard, « Les servitudes volontaires : leurs causes et leurs effets selon le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de La Boétie », in Laval théologique et philosophique, vol. 44, n° 2, 1988, p.138).

 À l’automne 1567 commence la deuxième guerre de religion après que des protestants ont massacré des catholiques à Nîmes.

Le 23 mars 1568, l’édit de Longjumeau qui confirme l’édit d’Amboise met fin à la deuxième guerre de religion. En août commence la troisième guerre de religion après une nouvelle législation antiprotestante.

Le 8 août 1570, l’édit de Saint-Germain met fin à la troisième guerre de religion. Montaigne publie une partie des œuvres de La Boétie à l’exception des œuvres politiques, à savoir le Discours de la servitude volontaire et Quelques mémoires de nos troubles sur l’édit de janvier 1562. Il s’en justifie ainsi : « Parce que j’ai trouvé que cet ouvrage a été depuis mis en lumière, et à mauvaise fin, par ceux qui cherchent à troubler et changer l’état de notre police, sans se soucier s’ils l’amenderont, qu’ils ont mêlé à d’autres écrits de leur farine, je me suis dédit de le loger ici. Et afin que la mémoire de l’auteur n’en soit intéressée en l’endroit de ceux qui n’ont peu connaitre de près ses opinions et ses actions : je les avise que ce sujet fut traité par lui en son enfance, par manière d’exercitation seulement, comme sujet vulgaire et tracassé en mil endroits des livres. Je ne fais nul doute qu’il ne crut ce qu’il écrivait : car il était assez consciencieux, pour ne mentir pas même en se jouant : et sait davantage que s’il eut eu à choisir, il eut mieux aimé être né à Venise qu’à Sarlat ; et avec raison : Mais il avait une autre maxime souverainement empreinte en son âme, d’obéir et de se soumettre très-religieusement aux lois, sous lesquelles il était né. Il ne fut jamais un meilleur citoyen, ni plus affectionné au repos de son pays, ni plus ennemi des remuements et nouvelletés de son temps : il eut bien plutôt employé sa suffisance à les éteindre, qu’à leur fournir de quoi les émouvoir davantage : il avait son esprit moulé au patron d’autres siècles que ceux-ci. » (Essais, I, 28 De l’amitié). Il s’agit d’une traduction de La ménagerie de Xénophon, de La règle du mariage et la Lettre de consolation de Plutarque, les six premiers chapitres des Économiques, faussement attribués à cette époque à Aristote. Il s’agit aussi de 29 sonnets.

Quatre jours après le mariage d’Henri de Bourbon (1553-1589-1610), roi de Navarre et protestant avec sa cousine Marguerite de Valois (1553-1615, La Reine Margot selon le roman d’Alexandre Dumas), la sœur de Charles IX, l’amiral de Coligny (1519-1572), chef des protestants, est victime d’un attentat le 22 août. Il est seulement blessé. Dans la nuit du 23 au 24 août 1572, à Paris puis en province, a lieu, le jour de la saint Barthélémy, le massacre de milliers de protestants. Henri de Navarre et le prince de Condé (1552-1588) sont épargnés parce qu’ils sont prince du sang. Ils doivent abjurer la religion protestante. Débute la quatrième guerre de religion.

Le 11 juillet 1573, la quatrième guerre de religion s’achève avec l’enregistrement par le parlement de Paris de l’édit de Boulogne, plus restrictif que les précédents.

En 1574, paraît la première édition du Discours de la servitude volontaire, incomplet, tronqué, mutilé, sans nom d’auteur, dans le Réveille-Matin des François et de leurs voisins sous le nom d’Eusèbe Philadelphe Cosmopolite. Il s’agit d’un ouvrage collectif d’obédience protestante qui s’en prend à la monarchie française. Le 30 mai, le roi Charles IX meurt. Son frère, Henri III (1551-1574-1589) lui succède. Le mouvement des malcontents qui veulent une résolution du conflit religieux conduit à des troubles qui constituent la cinquième guerre de religion avec des combats dans le Poitou et la Saintonge.

Le 6 mai 1576, l’édit de Beaulieu augmente les droits des protestants et met fin à la cinquième guerre de religion. La même année, le protestant Simon Goulart (1543-1628) fait paraître les Mémoires de l’état de France sous Charles IX contenant les choses les plus notables, faites et publiées tant par les catholiques que par ceux de la religion, depuis le troisième édit de pacification fait au mois d’Août 1570 jusques au règne de Henry troisième, & réduits en trois volumes, chacun desquels a un indice des principales matières y contenus qui, dans son tome III (publié en 1577), donne de larges extraits du Discours de la servitude volontaire sans que La Boétie soit mentionné. On peut raisonnablement penser que des manuscrits circulaient pour que les protestants l’aient possédé. Les États généraux de Blois abolissent l’édit de Beaulieu et restreignent le culte protestant.

En mai 1577 les combats reprennent : c’est la sixième guerre de religion qui commence. Le 14 septembre, elle prend fin avec la paix de Bergerac suivi en octobre de l’édit de Poitiers qui permet au culte protestant d’avoir lieu dans les faubourgs des chefs lieux de chaque baillage.

Le 7 mai 1579, le parlement de Bordeaux fait brûler les Mémoires de l’état de France sous Charles IX de Simon Goulart qui contenaient le Discours de la servitude volontaire de La Boétie.

En novembre 1580, les combats reprennent : c’est la septième guerre de religion. Le traité de Fleix du 26 novembre y met fin. Dans le même temps, Montaigne publie la première édition de ses Essais. Dans celui consacré à l’amitié (I, XXVIII), il évoque le discours Sur la servitude volontaire et son autre nom, le Contr’Un. Il souligne le contenu inoffensif de l’ouvrage de son ami. Il est clair que l’ouvrage était plutôt explosif.

Le 10 juin 1584, le duc d’Alençon (1555-1584), dernier frère du roi Henri III meurt de tuberculose. Le roi n’ayant pas d’enfant mâle, Henri de Navarre, cousin du roi mais chef des protestants, devient l’héritier légitime du trône de France.

En 1585, le duc de Guise (1550-1588), à la tête des ultras catholiques connus sous le nom de Ligue, impose le traité de Nemours qui donne lieu à un édit enregistré au parlement le 18 juillet 1585. Les protestants ont six mois pour abjurer ou s’exiler, les pasteurs sont bannis et toutes les places fortes doivent être rendus. La guerre reprend.

Le 12 mai 1588, Paris se soulève en faveur de la Ligue lors de la « journée des barricades ». Henri III s’enfuit et se réfugie à Blois. Henri III se rapproche d’Henri de Navarre. Leurs deux armées se joignent et se dirigent vers Paris. Les Parisiens s’opposent au roi qui s’est allié avec les hérétiques. En décembre durant les états généraux de Blois, Henri III fait assassiner le duc de Guise et son frère le cardinal de Lorraine.

Le 1er août 1589, Henri III est assassiné par le moine fanatique Jacques Clément (1567-1589). Henri de Navarre devient roi sous le nom d’Henri IV. Il lui reste à conquérir son royaume.

En mars 1590, Henri IV remporte la bataille d’Ivry. Il fait le siège de Paris.

Le 25 juillet 1593, Henri IV abjure une nouvelle fois (« Paris vaut bien une messe » lui fait-on dire). Il est sacré à Chartres.

En 1594, Paris ouvre ses portes à Henri IV.

En 1595, Henri IV reçoit l’absolution du Pape et déclare la guerre à l’Espagne dont les troupes soutenant la Ligue sont présentes en France.

En 1598, le traité de Vervins conduit au départ des troupes espagnoles.

C’est à Nantes, en avril 1598, qu’Henri IV signe le fameux édit qui met fin aux guerres de religion. Cet édit instaure la coexistence religieuse entre catholiques et protestants. Le culte réformé est autorisé dans tous les lieux où il existait en 1597 et l’accès à toutes les charges est garanti aux réformés.

En 1727, à la suite de la réédition des Essais de Montaigne par le protestant Pierre Coste (1668-1747), traducteur des œuvres du philosophe Locke (1632-1704), se trouvent les 29 sonnets de La Boétie ainsi que son Discours de la servitude volontaire.

En 1735 paraît une traduction anonyme en anglais du Discours de la servitude volontaire.

Durant la révolution française, le Discours de la servitude volontaire est publié ou plagié.

En 1837, Hugues-Félicité Robert de Lamennais (1782-1854), ancien prêtre et publiciste chrétien ; publie le Discours de la servitude volontaire avec une préface (cf. l’édition de la Petite Bibliothèque Payot).

En 1892 sont publiées les Œuvres complètes de La Boétie (moins le Mémoire touchant l’édit de janvier 1562) par Paul Bonnefon (1861-1922). On y trouve : une préface et introduction intitulé : Estienne de La Boëtie, sa vie, ses ouvrages et ses relations avec Montaigne de Paul Bonnefon puis le Discours de la Servitude volontaire ; Avertissement au lecteur par M. de Montaigne ; Lettre à M. de Lansac ; La Mesnagerie de Xénophon ; Lettre à M. de Mesmes ; Les règles de mariage de Plutarque ; Lettre à Mme de Montaigne ; Lettre de consolation de Plutarque à sa femme ; Lettre au chancellier de L’Hospital ; Stephami Boetiani Poemata ; Lettre à M. de Foix ; Vers françois de feu Estienne de La Boétie ; Lettre à Mme de Grammont ; Vingt-neuf sonnets d’Estienne de La Boétie ; Extrait d’une lettre que Monsieur le conseiller de Montaigne écrit à Monseigneur de Montaigne, son père, concernant quelques particularités qu’il remarqua en la maladie et mort de feu Monsieur de La Boétie.

En 1913, Paul Bonnefon transcrit pour la Revue d’Histoire Littéraire de la France le Mémoire touchant l’édit de 1562 qu’il a retrouvé.

En 1922 est publié le Discours de la servitude volontaire suivi de Mémoire touchant l’Edit de janvier 1562 et d’une Lettre de M. le Conseiller de Montaigne, aux éditions Bossard par Paul Bonnefon (1861-1922). Il n’a pas le temps de relire son texte car la mort l’emporte.

En 1942, une édition traduite en anglais paraît aux États-Unis sous le titre Anti-dictator.

En 1963, le Discours de la servitude volontaire apparaît comme un classique du peuple aux Éditions sociales d’obédience marxiste selon la doctrine du Parti communiste français.

En 1976, l’édition du Discours de la servitude volontaire chez Payot est accompagnée d’une étude de l’anthropologue Pierre Clastres (1934-1977) et d’une étude du philosophe politique antitotalitaire Claude Lefort (1924-2010).

En 1983, le Discours de la servitude volontaire est publié chez Flammarion avec une étude de Simone Goyard-Fabre.

En 1993 le Discours de la servitude volontaire ou Contr’Un suivi de Mémoire touchant l’édit de 1562 suivi de sa réfutation par Henri de Mesmes est publié chez Gallimard, édité par Nadia Gontarbert, le Mémoire est présenté par Annie Prassoloff.

 

vendredi 24 septembre 2021

corrigé d'un sujet de dissertation: Peut-on se libérer des préjugés?

 Les préjugés ont mauvaise presse au moins depuis l’époque des Lumières. En effet, on désigne par ce terme, toutes les pensées auxquelles nous adhérons sans réfléchir. Elles paraissent alors nous enfermer dans une vision du monde ou des pratiques déterminées. Peut-on se libérer des préjugés ?

Si les préjugés permettent d’assurer la vie sociale, n’est-il pas illégitime de vouloir s’en libérer au profit alors de l’immoralité ? En outre, comment l’esprit pourrait-il se libérer de ce qui le constitue ?

On ne peut pas se libérer des préjugés à cause de la vie sociale, et c’est pourtant la condition pour accéder à l’humanité, ce que la confrontation des préjugés rend possible.

 

 

Dès leur plus jeune âge, on apprend aux enfants certains principes d’existence, en louant certaines actions et en blâmant d’autres sans leur en expliquer les raisons, et ceci quelle que soit la société. On leur inculque donc des préjugés. Ces derniers sont utiles à la vie sociale dans la mesure où ils permettent à l’adulte de savoir quoi faire dans toute les circonstances comme le soutient Burke dans ses Réflexions sur la révolution de France (1790).

L’individu seul, armé de sa seule raison risque soit de douter dans les situations de la vie, soit de se préférer, c’est-à-dire être égoïste. Aussi, se libérer des préjugés risque d’être une façon de sombrer dans la perplexité ou l’immoralité. Une telle libération n’apparaît pas légitime. On ne peut donc pas se libérer des préjugés au sens où on en a pas le droit. 

Les préjugés peuvent être justifiés après coup par la raison comme Voltaire le soutien à juste titre dans son article du Dictionnaire philosophique portatif. Mais, on peut même y voir un condensé de l’expérience historique des hommes qui leur permet de s’humaniser. Sans eux, l’homme redevient un loup craintif, c’est-à-dire un animal cruel que les autres effraient comme Taine le soutient dans Les origines de la France contemporaine.

 

Toutefois, en maintenant les préjugés pour la vie sociale, on empêche l’homme d’être véritablement humain puisqu’il ne pense pas. ne faut-il donc pas se libérer des préjugés pour être humain ?

 

 

L’homme est un animal doué de raison, capable de penser par lui-même, comme il est capable de marcher seul grâce à un apprentissage. Ne pas user de sa pensée, c’est finalement vivre comme le bétail. On peut donc dire avec Kant, dans Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? que l’homme soumis aux préjugés reste comme un mineur, c’est-à-dire un être soumis à un autre qui est son tuteur. Ce dernier le domine et l’exploite puisqu’il le fait payer pour penser pour lui et l’effraie pour qu’il conserve ses préjugés. Il le réduit à l’état de bétail.

On peut se libérer des préjugés car c’est la condition pour être majeur, c’est-à-dire capable de se gouverner soi-même. Et c’est donc légitime car l’obéissance aveugle que demandent les préjugés n’a aucune valeur morale. C’est en obéissant librement à une règle morale qu’on donne de la valeur à son acte. Et penser par soi-même ne signifie ne penser qu’à soi.

Pour cette libération, il suffit qu’on laisse au public la liberté, ce qui conduit à ce que certains répandent l’estime raisonnable de soi, autrement dit, qui se libère de préjugés incite les autres à penser par eux-mêmes. Ainsi, penser par soi-même conduit à prôner l’universalité qu’il y a dans les règles morales et n’est pas égoïste comme la domination que permettent les préjugés.

 

Cependant, s’il faut se libérer des préjugés pour être véritablement un homme, reste à savoir, comment c’est possible si on a toujours vécu dans les préjugés de son temps et de sa société.

 

 

Dans les sociétés où existent des préjugés différents, leur confrontation introduit un certain doute.  Il en va de même de la confrontation avec les opinions étrangères qui conduisent à remettre en cause les nôtres et donc celles qu’on nous a inculquées. Ainsi Descartes, dans le Discours de la méthode explique que le voyage lui a permis de confronter ce qu’il avait appris avec des façons de faire ou de penser différentes (première partie). Déjà, la diversité de ce qu’il a appris l’amène à douter , et donc à remettre en cause toutes ses croyances.

« Les sceptiques qui ne doutent que pour douter » (Descartes, Discours de la méthode, III° partie) remettent bien en cause toutes les croyances et permettent donc de se libérer des préjugés. C’est que le doute, c’est-à-dire l’hésitation de l’esprit quant à la valeur de vérité d’une pensée, détruit la certitude qui appartient aux préjugés en amenant l’esprit à les remettre en cause. Le doute permet le recul critique.

On peut aller jusqu’à rejeter avec Descartes toutes les croyances qui enveloppent le moindre doute pour trouver des principes solides qui remplacent les préjugés Discours de la méthode, quatrième partie.

 

 

En un mot le problème était de savoir s’il est légitime et possible de se libérer des préjugés qui forment l’armature de la vie sociale. Il est apparu d’abord qu’il fallait garder les préjugés pour savoir quoi faire et vivre en société. Toutefois, l’homme a vocation à penser pour lui-même et donc à sortir de la domination qui s’exerce sur lui grâce aux préjugés. Il le peut car leur diversité permet de les opposer et donc de les remettre en cause.

dimanche 19 septembre 2021

corrigé d'une dissertation: Respecter la nature, est-ce renoncer à la transformer ?

 La pollution, le réchauffement climatiques, les ouragans inquiètent. L’injonction de respecter le nature qui en découle est de plus en plus fréquente. Elle semble impliquer de ne rien faire à la nature. Autrement dit, respecter la nature semble revenir à renoncer à la transformer c’est-à-dire à ne plus rien faire pour la modifier.

Toutefois, de même qu’un chirurgien respecte son malade en l’opérant donc en le transformant, l’homme ne doit-il pas continuer à transformer la nature pour la respecter, d’abord parce que renoncer à la transformer, ce serait finalement pour lui, renoncer à être.

On peut donc se demander s’il y a  des conditions qui rendent possible  qu’on respecte la nature sans renoncer à la transformer.

 

 

L’homme transforme la nature en la dominant, c’est-à-dire qu’il modifie ce qui existe de soi-même indépendamment de lui pour le faire servir à ses propres intérêts.  C’est grâce à la connaissance qu’elle repose sur l’expérience acquise ou  sur la recherche des lois de la nature que cette domination est possible. Dès lors, la transformer revient àne pas la respecter, c’est-à-dire à la traiter comme un simple moyen pour ses propres fins. En effet, respecter, c’est traiter l’autre non pas comme une simple propriété, mais en le laissant être. Respecter la nature, c’est la laisse être pour elle-même comme le fait le peintre ou le poète qui invoque la nature. Pour la respecter, il faut renoncer à la transformer.

En effet, l’homme impose à la nature les formes qui lui paraissent utiles à lui sans se préoccuper de son existence à elle. Ainsi, couper un arbre pour en faire une pirogue ou brûler une partie de la forêt pour faire un champ, c’est transformer la nature sans la laisser être et se développer par elle-même. Et ces transformations la modifient inexorablement comme le montre Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.

 

Toutefois, si la transformation de la nature comme domination implique de ne pas la respecter, transformer la nature peut être plutôt une façon de conserver quelque chose et ainsi, rendre peut-être possible un certain respect.

 

 

En effet, comme le signifie l’étymologie du terme culture qui vient du latin « cultura » qui signifie prendre soin (cf. Hannah Arendt, La crise de la culture), on peut transformer une chose pour elle-même. Ainsi peut-on transformer la nature en en prenant soin. Nombre de paysages qui nous paraissent naturels sont l’effet d’un long processus de transformation de la nature qui, si elle n’est plus vierge, n’est pas défigurée comme dans la moderne agriculture industrielle qui réduit les animaux à l’état de machines à produire et leur ôte toute spontanéité comme le dénonce Hans Jonas dans Le principe responsabilité.

Aussi on peut respecter la nature en la transformant en prenant soin d’elle, c’est-à-dire en veillant à ce qu’elle puisse se déployer d’elle-même, notamment en transformant les transformations négatives que l’homme lui a fait souffrir, parfois sans vraiment savoir ce qu’il faisait.

 

Cependant, transformer en prenant soin d’une partie de la nature, peut avoir des effets à long termes dévastateurs pour la nature comme tout. Dès lors, comment transformer la nature peut-il être compatible avec son respect ?

 

 

Par nature, on peut entendre comme François Dagognet (1924-2015) dans La maîtrise du vivant, un équilibre, soit qu’on le conçoive comme provenant de Dieu, soit comme le résultat d’une évolution qui enveloppe d’ailleurs l’action des hommes. Ainsi le paysage qui paraît naturel et qui est bien le fruit d’un mouvement de la nature et aussi des interventions répétées et non concertées des hommes (cf. Lévi-Strauss) manifeste un équilibre qui constitue le cadre naturel de l’existence des hommes qu’ils peuvent maintenir par des actions de transformations qui visent à le conserver en éliminant les résultats d’actions destructrices. En effet, une pure nature est impossible car l’homme se condamnerait à ne plus vivre. Or, il y a du naturel dans son apparition. Autrement dit, l’homme lui-même est une partie de la nature. Il doit donc transformer ce qui existe hors de lui pour pouvoir vivre. Et son action transformatrice est naturelle dans la mesure où il l’est.

Pour respecter la nature, il faut connaître les équilibres, non pour dominer la nature, mais pour agir en vue de sa préservation.

La nature comme équilibre est ce qui rend possible une vie digne pour tous. Ainsi maintenir la nature, c’est la condition de tout respect. En respectant ce qui lui permet de vivre, l’homme se respecte lui-même. Et ainsi, les transformations de la nature qu’il opère implique son respect. Reconstituer des forêts, c’est retrouver un certain équilibre qui constitue la nature.

 

 

Disons donc pour conclure que le problème était de savoir s’ il y a des conditions qui permettent de respecter la nature tout en la transformant. Or, si cette transformation est une domination, le respect est impossible. Par contre, si la transformation consiste à prendre soin, alors c’est respecter la nature que de la transformer pour qu’elle se conserve comme équilibre, c’est-à-dire comme condition du respect de l’homme, partie de la nature.

mardi 7 septembre 2021

Aimer Rilke: apprendre à aimer

 Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-mêmes ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les être jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voir. Se perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi-même est un achèvement : l’homme en est peut-être encore incapable.

Rainer-Maria Rilke, Lettre à un jeune poète, 19 mai 1904 .

mardi 24 août 2021

aimer - Nietzsche Il faut apprendre à aimer

 Il faut apprendre à aimer. — Voilà ce qui nous arrive en musique : il faut d’abord apprendre à entendre en général, un thème ou un motif, il faut le percevoir, le distinguer, l’isoler et le limiter en une vie propre ;puis il faut un effort et de la bonne volonté pour le supporter, malgré son étrangeté, pour exercer de la patience à l’égard de son aspect et de son expression, de la charité pour son étrangeté : — enfin arrive le moment où nous nous sommes habitués à lui où nous l’attendons, où nous pressentons qu’il nous manquerait s’il faisait défaut ; et maintenant il continue à exercer sa contrainte et son charme et ne cesse point que nous n’en soyons devenus les amants humbles et ravis, qui ne veulent rien de mieux dans le monde que ce motif et encore ce motif. — Mais il n’en est pas ainsi seulement de la musique : c’est exactement de la même façon que nous avons appris à aimer les choses que nous aimons. Finalement nous sommes toujours récompensés de notre bonne volonté, de notre patience, de notre équité, de notre douceur à l’égard de l’étranger, lorsque pour nous l’étranger écarte lentement son voile et se présente comme une nouvelle ; indicible beauté. De même celui qui s’aime soi-même aura appris à s’aimer sur cette voie-là : il n’y en a pas d’autre. L’amour aussi, il faut l’apprendre.

Nietzsche, Gai savoir, n°354.

 

jeudi 19 août 2021

Thrasymaque

 Thrasymaque de Chalcédoine est un sophiste dans l'Athènes du Ve siècle av. J.C.

Il serait né au plus tard en 459 av. J.-C. d’après Mario Untersteiner (Sofisti : testimonianze e frammenti, Florence 1954).

Il serait arrivé à Athènes avant 427. Il aurait joué le rôle de logographe pour des procès, si on en croit un fragment d’une comédie perdue d’Aristophane, Les Banqueteurs (Cf. Carrière Jean-Claude. L'Aristophane perdu. Une introduction aux trente-trois comédies disparues avec un choix de fragments traduits et commentés, in Le théâtre grec antique : la comédie. Actes du 10ème colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur- Mer les 1er & 2 octobre 1999, Paris, Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2000. pp. 197-236.), voire aurait écrit des discours pour des hommes politiques.

On ne sait pas quand il est mort. Sur sa tombe se trouvait l’inscription « savoir est mon métier », soit la revendication de son métier de sophiste.

Il est l’interlocuteur de Socrate dans La république de Platon.

 

jeudi 12 août 2021

1. La nature cours

Introduction

La nature désigne, tout ce qui existe, et qui est indépendant de l’homme, que ce soit hors de lui ou en lui.

La nature n’est pas l’univers ou le monde car on y trouve des choses qui ne sont pas naturelles.

Or, il est clair que si on fait abstraction de l’homme qui cherche à connaître et à modifier, ce qui existe hors de lui pour l’adapter pour ses besoins, il n’y a pas vraiment de nature.

En modifiant ce qui existe hors de lui, voire en lui, l’homme détruit non seulement la pure nature, mais il se détruit peut-être lui-même.

Comment définir la nature ? comment concevoir la relation entre l’homme et la nature ? est-elle toujours négative ?

 

I. Phusis (φύσις).

Comme Aristote l’avait proposé dans sa Physique, on peut penser que la nature désigne un principe de mouvement qui est interne aux choses naturelles alors que les choses artificielles ont leur principe hors d’elles, dans l’artisan ou l’artiste qui les réalise. Ainsi le marbre est naturel, mais non la Pietà (1499) qu’en tire Michel-Ange (1475-1564). La nature est ce qui naît de soi-même conformément à l’étymologie du terme latin, natura, et du terme grec, φύσις (phusis) qu’il traduit (cf. Hannah Arendt, La condition de l’homme moderne).

Mais s’il est possible de modifier la nature, c’est parce qu’elle s’y prête. Ainsi le marbre ou le bois peuvent recevoir une autre forme que celle qui est naturelle.

En outre, une modification artificielle peut réaliser la nature ou la corriger comme on le voit avec la médecine qui rétablit la santé ou dans la culture qui prend soin des plantes et des paysages (c’est le sens du mot latin cultura). C’est pourquoi, Aristote soutient que « l’art [τέχνη, technè] imite la nature » ( Physique, II, 2).

En outre, il y a aussi de la nature en l’homme : c’est la cité pour Aristote, ce qui le prouve est que la nature a donné à l’homme le λόγος (logos), parole ou raison, qui lui permet de vivre dans une organisation où on discute des exigences morales.

Aussi la nature en général, est-elle non seulement la forme, mais aussi la fin, tout en étant le principe général qui dispose des moyens en vue de réaliser certaines fins.

Une telle conception de la nature semble la personnaliser. Or, comment penser qu’existe une mystérieuse réalité qui organise les choses. N’est-ce pas la considérer comme une divinité ?

 

II. Les lois de la nature et le sujet.

Lorsqu’on cherche à connaître ce qui est naturel, on cherche des régularités.

On peut donc les concevoir comme des lois de la nature, c’est-à-dire comme les règles des changements de la matière : cette conception de la nature, que Descartes, dans le cadre de la révolution scientifique des temps modernes, défend, permet de comprendre la nature comme un ordre légal que l’homme peut connaître par le raisonnement et l’expérience et non comme une Déesse. Et c’est cette connaissance de la nature qui permet de la transformer ou plutôt de changer ses produits en d’autres qui nous sont utiles. « vaincre la nature (…) en lui obéissant » selon la formule de Bacon ou « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » selon celle de Descartes : tel est le projet des temps modernes que la science et la technique ont mis en œuvre, l’une pour connaître, l’autre pour dominer et maîtriser.

Que doit être l’homme pour qu’il puisse ainsi modifier la nature.

On peut comme Hegel, penser qu’il n’est pas simplement une chose de la nature mais également mais un être conscient, doc un sujet libre qui se représente les choses et/ou leur imprime sa marque.

Pourtant, en tant que vivant l’homme appartient aussi à la nature si son espèce est le fruit de l’évolution naturelle qui, conformément à la conception de Darwin (1809-1882 ; L’origine des espèces, 1859) sélectionne par la pression du milieu les espèces aptes à vivre. Ainsi, la connaissance peut être conçue comme un instrument qui permet à l’homme de vivre et de s’insérer dans son environnement qu’il aménage plus et plus profondément que d’autres espèces.

L’insertion de l’homme dans la nature ne conduit-elle pas à une sorte de destruction de la nature ?

 

III. Équilibre. 

Comme François Dagognet l’indique la nature peut désigner un équilibre éprouvé qu’on estime ne pas devoir changer. Or, si cet équilibre provient de changements plus anciens, rien n’interdit de nouveaux changements si la situation l’exige ou au contraire une volonté conservatrice.

Soit c’est l’existence même des hommes qui est menacée et dès lors changer et modifier l’existant est nécessaire pour qu’émergent de nouveaux équilibres plutôt qu’une volonté destructrice qui place l’homme en sujet dominateur de la nature.

Soit, un équilibre est satisfaisant, et le conserver permet un certaine sérénité dans l’existence plutôt que cette volonté de domination qu’on trouve dans les temps modernes et qui détruit l’homme autant si ce n’est plus que la nature.

 

 

Bilan

la nature pure ou vierge, c’est-à-dire une réalité totalement indépendante de l’homme est certainement une chimère. Certes, il y a des réalités qui naissent indépendamment de l’homme, mais il les a transformées depuis longtemps, parfois sans s’en rendre compte. Il a aussi dans les temps modernes exercer une domination sur le monde qui a conduit à le détruire dans ses grandes lignes et à lui substituer un monde de produits industriels qui menacent la vie. En voulant dominer la nature, l’homme semble s’être quelque peu perdu lui-même.

Il est donc légitime qu’il voit dans la nature un équilibre entre lui et ces réalités qui existent indépendamment de lui, équilibre à conserver ou à refaire pour rendre possible l’existence humaine.