mercredi 17 février 2016

Le monde des passions - analyse d'un texte de Clément Rosset sur Balzac

1) Sujet.
Analysez le texte suivant :
L’impossibilité de désirer au singulier semble contredite par les héros des romans de Balzac qui, pour les principaux d’entre eux, s’affairent autour d’un seul but fixe et obsessionnel. C’est peu de dire qu’ils ne couvrent jamais deux lièvres à la fois ; car c’est le même lièvre qu’ils poursuivent toute leur vie et qu’ils n’atteignent que rarement (pour une raison que je dirai sous peu, ou plutôt rappellerai car j’ai déjà abordé le sujet ailleurs). Inutile de multiplier ici les exemples que chacun connaît, ou du moins que connaît tout lecteur de Balzac. Comme Rastignac ou Vautrin poursuivent le pouvoir (sous une forme ou une autre) et le pouvoir seul, Grandet l’argent et l’argent seul, le baron Hulot l’aventure sexuelle et elle seule, la plupart des héros balzaciens sont la proie d’une idée fixe. Ils ont élu comme objet de désir un objet qui occupe à lui seul toute la capacité de désirer dont ils disposent. Le fait que le cousin Pons soit doté dans sa vie non pas d’un seul intérêt mais de deux (les beaux tableaux et les bons gâteaux, pourvu qu’ils n’aient pas, ou très peu, à les payer) suffit à le distinguer radicalement – lui et quelques autres, j’y reviendrai – de l’habituelle typologie balzacienne. Disons qu’il ne possède pas (c’est d’ailleurs un mou) l’énergie des grands personnages de Balzac, tout entière dirigée vers un seul objet. Sensible à la fois aux œuvres d’art et à la bonne chère, il perd de vue ce qui devrait être son intérêt unique en lui en accolant un second, il gaspille un temps précieux, qu’il devrait consacrer à un seul but ; bref, il se « disperse ». Il en va tout autrement de Balthazar, dans La Recherche de l’absolu, qu’on peut considérer comme le héros le plus parfait de la typologie balzacienne. Ce roman, qui ne figure sans doute pas au nombre des meilleurs romans de Balzac, n’en est pas moins probablement l’ouvrage le plus exemplaire ; en ceci qu’il y présente comme à l’état pur, le modèle d’idée fixe dont la plupart des autres personnages de Balzac sont des illustrations et des variantes. Bien sûr, Rastignac, Grandet, Hulot sont des personnages plus intéressants et plus riches que ce fou de Balthazar Claës ; mais la passion qui les ronge a pour patron celle qui ronge Balthazar. La Recherche de l’absolu n’est que l’épure des romans de Balzac ; d’où justement son aspect un peu squelettique : la définition sèche, presque géométrique de la passion l’emporte sur la richesse de la substance romanesque. J’userai d’une comparaison musicale : la Comédie humaine est comparable au genre de composition intitulée Thèmes et variations. La Recherche de l’absolu énonce le thème original dans toute sa simplicité. Les livres qui suivent en sont les infinies variations.
Il est donc vrai que le héros balzacien est généralement la proie d’une monomanie, c’est-à-dire d’un désir dont l’objet est unique, privé de tout complément qui s’ajouterait à ce désir même. Mais il est vrai aussi que ce trait distinctif ne fait nullement de lui un mélancolique ou un dépressif. Bien au contraire c’est un enthousiaste, un entreprenant, un hyper-actif auquel le moindre temps manquerait s’il fallait consacrer une seconde au doute et à la mélancolie. Effectivement, tout le contraire d’un déprimé. Je dirais même que l’homme engagé dans l’entretien permanent d’une idée fixe, quel que puisse être par ailleurs le caractère aberrant de celle-ci, est probablement un des mieux protégés qui soit contre les pouvoirs dévastateurs de la dépression.
La « réussite » du monomane balzacien qui se délecte dans l’expérience de son désir unique, suffit-elle à ébranler la thèse ici soutenue, selon laquelle il n’est de désir que d’un objet multiple et complexe ? Je ne le pense pas. L’explication de cette contradiction apparente est simplement qu’il y a beaucoup de différence entre l’objet isolé qui ne parvient pas à retenir l’intérêt du déprimé, et l’objet unique qui fascine le héros balzacien. Le premier fonctionne « à vide » : il se présente seul, je l’ai dit, c’est-à-dire sans garant ni témoin. C’est pourquoi aucun tribunal de la conscience abattue ne lui accorde de crédit, de même qu’aucun tribunal judiciaire n’accorde de crédit à un témoignage qui ne trouverait aucun autre témoignage sur lequel s’appuyer, – conformément à l’adage allemand qui dit que Ein Mal ist kein Mal (une fois n’est aucune fois), ainsi qu’à l’adage espagnol selon lequel Uno solo es muy poco (une personne seule est peu de chose). En revanche, l’objet unique de désir, chez le héros balzacien, se présente toujours accompagné d’un ensemble d’objets qui, même s’il ne les associe pas à son désir, sont comme des témoins de l’existence de ce désir : l’objet du désir balzacien est unique mais n’est pas isolé. Le héros balzacien peut faire état à la barre d’une foule de faits qui témoignent en sa faveur, qu’il connaît une multitude d’autres objets, et pour commencer tous ceux qu’il lui faut éliminer l’un après l’autre (tel Louis d’Ascoyne, dans le célèbre Noblesse oblige réalisé par Robert Hamer en 1949 qui doit, pour rentrer dans ses droits héréditaires, faire périr successivement tous les membres de sa famille). Raison pour laquelle le désir isolé du déprimé se meurt dans le silence du tombeau, telle une allumette qui s’éteint faute d’oxygène, alors que le désir du héros balzacien prospère dans le tumulte du monde avec lequel il doit compter pour parvenir à ses fins. C’est pourquoi aussi le héros balzacien désire bel et bien son objet unique, ce qui n’est pas le cas du déprimé. Car son objet de désir est toujours « entouré », alors que l’autre ne l’est pas et est comme déconnecté de tout. « Un moteur arrêté » disait Michaux(1). Le moteur dépressif est en panne alors que celui du héros balzacien continue à fonctionner, en raison de sa connexion avec tous les objets qu’il prend en considération bien qu’il ne les désire pas. Comparaison n’est pas raison. Je comparerais pourtant volontiers le dépressif à quelqu’un qui renonce à un fruit posé sur une table vide, le balzacien à quelqu’un qui continue à le désirer par indifférence à tous les autres fruits présents sur la table.
J’observe enfin que ce qui achève de protéger la permanence, chez le héros balzacien, de son désir d’objet unique est que cet objet, s’il est fascinant – et ceci explique sans doute cela  –, est généralement inaccessible et inconsistant, à l’image de l’« absolu » recherché par Balthazar, ce qui assure la pérennité d’un désir que seule sa réalisation pourrait interrompre. Quand on ne sait pas exactement ce qu’on veut, on est au moins assuré de ne jamais l’obtenir : tel le cardinal de Retz pendant la Fronde. Mais, et pour la même raison, on est également assuré de n’avoir jamais de motif sérieux de mettre un terme à la poursuite de son pseudo-but.
Une dernière digression, pour terminer, toujours à propos de Balzac. Il existe dans Balzac – et il me semble que c’est là un point qu’on a peu souvent remarqué –, à côté de ses héros typiques, une autre catégorie de personnages qui se distinguent terme à terme des premiers. Autant ceux-là sont actifs et entreprenants, autant ceux-ci sont inactifs et plongés dans une sorte de léthargie et d’indifférence (tel le cousin Pons, « qui ne sait que faire de son temps »(2)). Autant les premiers observent leurs semblables et les jaugent au premier coup d’œil, autant les seconds ne voient ni n’observent rien. Un autre caractère de ses héros balzaciens que j’appellerai « héros de seconde espèce » est que leur inaction et leur inobservation finissent par engendrer les pires catastrophes, soit pour leur entourage soit et le plus souvent pour eux-mêmes. Un dernier caractère de ses héros de seconde espèce est qu’ils ignorent évidemment les passions et les idées fixes du héros balzacien traditionnel. Ou, plus exactement, ils ont bien eux aussi des désirs ou des idées fixes, mais ceux-ci se limitent à des objectifs dérisoires : une pipe et le journal, pour un militaire privé à la fois de son état civil, de sa fortune et de sa femme (Le Colonel Chabert), une petite chambre dans un quartier de Tours dont finira par être chassé l’abbé Birotteau (Le Curé de Tours). Le cruel et le piquant de l’affaire, dans le cas de ce dernier roman, étant que l’abbé est le principal auteur de son malheur, par sa distraction et son indifférence somnolente, qui le rendent incapable d’observer et de déchiffrer les nombreux signes qui auraient normalement dû attirer son attention sur sa menace de disgrâce. Comme je l’ai dit, c’est ce côté peu intervenant, peu observateur, bref un peu mou, qui mène ordinairement le héros de deuxième espèce à sa perte, tel un agneau à l’abattoir. Mais, je l’ai dit aussi, les mêmes traits de caractère amènent parfois ce type de personnage à une catastrophe qui frappe, non pas lui-même, mais un de ses proches : ainsi l’oncle de Rose Cormont, l’abbé de Sponde, dans La Vieille Fille, isolé dans une « bulle » qui le rend étranger au chose du monde au point qu’il omet de fournir à sa nièce des renseignements qui auraient épargné à celle-ci bien d’atroces déboires (ses fiançailles imaginaires avec le vicomte de Troisville) ainsi que d’affreuses erreurs (son mariage avec Du Bousquier). Il me faudrait ajouter à la liste le cas de Monsieur de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée, dont Félicien Marceau, dans Balzac et son monde (3), dit joliment que son oisiveté de rentier revenu de l’émigration se double d’une fâcheuse tendance à « tout saccager ». Naturellement, cette liste des héros de seconde zone est loin d’être exhaustive.
Il y a cependant un point sur lequel ces deux types opposés de héros balzacien se rejoignent : c’est l’égoïsme (trait permanent et terrifiant des personnages de Balzac). Et, curieusement, sur ce point-là, c’est le mou, le héros de deuxième zone, qui en fait le plus et l’emporte largement sur l’autre. Sans doute le héros de premier type est-il souvent un ambitieux de la pire espèce, quelqu’un qui écrase tout sur son passage, qu’il s’agisse de gens qui pourraient faire obstacle à son avancement ou simplement le retarder d’un jour ou d’une semaine : tel un malotru grossier qui bouscule tout le monde pour se faire une place dans un salon ou dans le métro. Comme le Hernani de Victor Hugo, il est « une force qui va » : on n’arrête pas un express. Mais celui du second genre fait encore mieux, c’est-à-dire encore pis. Il ne songe certes pas à écarter autrui de son chemin : il l’ignore tout simplement, il n’en a jamais eu la moindre notion. En ce sens, celui qui vit sans passion, tel l’abbé Birotteau du Curé de Tours, est encore plus égoïste (quoique aussi plus pitoyable) que celui qui vit sous l’empire aveugle de sa passion. L’égoïste passif, qui ne voit pas qu’autrui existe, manifeste paradoxalement un égoïsme plus radical que l’égoïsme actif, qui se contente de l’éliminer. Il est en tout cas le plus abyssal, puisqu’il n’a même pas l’excuse de la passion (à supposer que la passion puisse être une excuse). Pons, qui s’y connaît puisqu’il est lui-même sans passion (en dehors d’un goût prononcé pour les tableaux et les bons plats ; mais un goût n’est pas une passion), est sûrement dans le vrai lorsqu’il déclare, dans un passage du Cousin Pons : « Un homme sans passion est un monstre »(4). En sorte qu’il y a deux espèces de monstres dans Balzac : les passionnés et les non passionnés, ceux qu’aveugle le désir et ceux qu’aucun désir ne motive.
Mais je ne voudrais pas terminer cet opuscule sur ce qui pourrait ressembler à une condamnation sans appel de l’égoïsme, que celui-ci ne mérite en rien. Il a en tout cas cette grande qualité d’être le seul à garantir à autrui qu’on le laissera tranquille en toute occasion. Vous ne serez jamais dérangé par quelqu’un qui ne s’intéresse pas à vous. C’est en ce sens qu’on peut regarder l’égoïsme comme une vertu, et une vertu précieuse. Il est vrai que ses abus peuvent être fâcheux (on l’a vu chez Balzac), tout comme sont redoutables les manifestations abusives du souci des autres, qu’elles sévissent dans l’ordre privé ou dans l’ordre public.
Clément Rosset, La nuit de mai, Les éditions de Minuit, 2008, p.29-40.

Notes.
(1) Plus tôt dans le texte, Clément Rosset emprunte à L’anti-Œdipe (1972) de Gilles Deleuze et Félix Guattari une citation d’Henri Michaux extraite de son ouvrage Les Grandes Épreuves de l’esprit (1966) qui est la suivante : « Le plateau, la partie utile de la table, progressivement réduit, disparaissait, étant si peu en relation avec l’encombrant bâti, qu’on ne songeait plus à l’ensemble comme à une table, mais comme à un meuble à part, un instrument inconnu dont on n’aurait pas eu l’emploi. Table déshumanisée, qui n’avait aucune aisance, qui n’était pas bourgeoise, pas rustique, pas de campagne, pas de cuisine, pas de travail. Qui ne se prêtait à rien, qui se défendait, se refusait au service et à la communication. En elle quelque chose d’atterré, de pétrifié. Elle eût pu faire songer à un moteur arrêté. »
(2) « Pons est un garçon, disait-on, il ne sait que faire de son temps, il est trop heureux de trotter pour nous… Que deviendrait-il ? » Ce propos général énoncé par le narrateur est l’excuse pour ne pas récompenser Pons de ceux qui l’utilisent pour leurs courses. Cf. Balzac, Le cousin Pons, IV. Où l’on voit qu’un bienfait est quelque fois perdu, GF Flammarion, p.65.
(3) Gallimard, 1970.
(4) Le texte est le suivant : « Aux yeux du moraliste, il se rencontrait cependant en cette vie des circonstances atténuantes. En effet, l’homme n’existe que par une satisfaction quelconque. Un homme sans passion, le juste parfait, est un monstre, un demi-ange qui n’a pas encore ses ailes. »

2) Corrigé.
Rosset présente une objection possible à sa thèse selon laquelle le désir n’est pas possible au singulier, à savoir que les nombreux personnages de Balzac ont un désir unique. Il précise qu’ils n’atteignent pas l’objet de leur désir et qu’il expliquera ultérieurement. Considérant que le lecteur connaît les exemples auxquels il pense, il annonce qu’il ne va pas les multiplier. Il en donne quelques uns : Rastignac et Vautrin qui désirent le seul pouvoir, Grandet qui désire l’argent seul et le baron Hulot la seule aventure sexuelle. Il oppose à ces personnages le cousin Pons qui a deux désirs et qui manque d’énergie. Il présente Balthazar, le héros de La Recherche de l’absolu comme le prototype du personnage balzacien animé par un unique désir et le roman dont il est le héros éponyme.
Il oppose le héros balzacien occupé d’un unique désir obsédant au dépressif en ce sens que le premier est très actif là où l’autre ne l’est pas.
Il reformule l’objection à sa thèse : le héros balzacien contredirait l’idée que le désir exige un objet multiple et complexe. Il montre que la contradiction n’est qu’apparente en distinguant l’objet isolé du déprimé de l’objet unique du héros balzacien. Le premier n’a aucun lien avec le reste alors que le second est lié à d’autres objets même s’ils ne l’intéressent pas. Ils peuvent être les obstacles qu’il élimine. Il en déduit l’opposition entre le désir du dépressif qui se meurt et le désir mondain du héros balzacien. Il en déduit aussi que le second désire réellement son objet alors que le premier non. Rosset l’explique en usant d’une image empruntée à Michaux d’un dépressif en panne alors que le héros balzacien fonctionne. Le philosophe ose une comparaison : le dépressif ne prend pas le fruit qui est sur la table, le héros balzacien prend celui qui l’intéresse au milieu des autres. Il conclut sa réponse à l’objection à sa thèse en indiquant que l’objet du désir étant inaccessible, voire inconnu, le désir perdure.
Il ouvre alors une parenthèse relative à certains personnages de Balzac qui forment des héros de seconde catégorie. Ils se distinguent des premiers – et il cite comme exemple le cousin Pons – par leur indifférence, leur incapacité d’observer ce qui les entoure, caractères qui les entraînent dans des catastrophes. Enfin, il propose une dernière différence, l’absence de désir obsessionnel ou des objets sans intérêt. Il prouve son propos en énumérant des exemples, le colonel Chabert qui ne désire que sa pipe et le journal malgré sa situation précaire, une petite chambre dont il sera expulsé pour l’abbé Birotteau du Curé de Tours. Si ce dernier subit à cause de son indifférence la catastrophe, d’autres la provoquent pour les autres. Rosset l’illustre avec l’abbé de Sponde dans La Vieille Fille qui néglige de donner à sa nièce les renseignements qui lui auraient évité divers malheurs. Il cite également Monsieur de Mortsauf dans Le Lys dans la vallée.
Rosset analyse ensuite le point commun à ces deux types de personnages balzacien : l’égoïsme. Il soutient paradoxalement que c’est le héros de seconde catégorie dont l’égoïsme est le plus important. Le premier type de héros concède-t-il sacrifie les autres à son désir. L’égoïsme du second consiste à ignorer totalement autrui. Il oppose ainsi l’égoïsme passif qui consiste à méconnaître l’existence d’autrui et l’égoïsme actif qui le détruit. Le premier lui paraît le plus profond parce qu’il ne s’explique par aucune passion. Les deux font des êtres monstrueux soutient-il en généralisant un propos du cousin Pons relatif aux hommes sans passion.
Rosset précise pour finir son ouvrage qu’il ne condamne pas moralement l’égoïsme, notamment passif. Dans tous les cas, il a une certaine vertu, celle de laisser l’autre tranquille malgré ses mauvaises conséquences que Balzac selon lui a mises en lumière.


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