vendredi 24 septembre 2021

corrigé d'un sujet de dissertation: Peut-on se libérer des préjugés?

 Les préjugés ont mauvaise presse au moins depuis l’époque des Lumières. En effet, on désigne par ce terme, toutes les pensées auxquelles nous adhérons sans réfléchir. Elles paraissent alors nous enfermer dans une vision du monde ou des pratiques déterminées. Peut-on se libérer des préjugés ?

Si les préjugés permettent d’assurer la vie sociale, n’est-il pas illégitime de vouloir s’en libérer au profit alors de l’immoralité ? En outre, comment l’esprit pourrait-il se libérer de ce qui le constitue ?

On ne peut pas se libérer des préjugés à cause de la vie sociale, et c’est pourtant la condition pour accéder à l’humanité, ce que la confrontation des préjugés rend possible.

 

 

Dès leur plus jeune âge, on apprend aux enfants certains principes d’existence, en louant certaines actions et en blâmant d’autres sans leur en expliquer les raisons, et ceci quelle que soit la société. On leur inculque donc des préjugés. Ces derniers sont utiles à la vie sociale dans la mesure où ils permettent à l’adulte de savoir quoi faire dans toute les circonstances comme le soutient Burke dans ses Réflexions sur la révolution de France (1790).

L’individu seul, armé de sa seule raison risque soit de douter dans les situations de la vie, soit de se préférer, c’est-à-dire être égoïste. Aussi, se libérer des préjugés risque d’être une façon de sombrer dans la perplexité ou l’immoralité. Une telle libération n’apparaît pas légitime. On ne peut donc pas se libérer des préjugés au sens où on en a pas le droit. 

Les préjugés peuvent être justifiés après coup par la raison comme Voltaire le soutien à juste titre dans son article du Dictionnaire philosophique portatif. Mais, on peut même y voir un condensé de l’expérience historique des hommes qui leur permet de s’humaniser. Sans eux, l’homme redevient un loup craintif, c’est-à-dire un animal cruel que les autres effraient comme Taine le soutient dans Les origines de la France contemporaine.

 

Toutefois, en maintenant les préjugés pour la vie sociale, on empêche l’homme d’être véritablement humain puisqu’il ne pense pas. ne faut-il donc pas se libérer des préjugés pour être humain ?

 

 

L’homme est un animal doué de raison, capable de penser par lui-même, comme il est capable de marcher seul grâce à un apprentissage. Ne pas user de sa pensée, c’est finalement vivre comme le bétail. On peut donc dire avec Kant, dans Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? que l’homme soumis aux préjugés reste comme un mineur, c’est-à-dire un être soumis à un autre qui est son tuteur. Ce dernier le domine et l’exploite puisqu’il le fait payer pour penser pour lui et l’effraie pour qu’il conserve ses préjugés. Il le réduit à l’état de bétail.

On peut se libérer des préjugés car c’est la condition pour être majeur, c’est-à-dire capable de se gouverner soi-même. Et c’est donc légitime car l’obéissance aveugle que demandent les préjugés n’a aucune valeur morale. C’est en obéissant librement à une règle morale qu’on donne de la valeur à son acte. Et penser par soi-même ne signifie ne penser qu’à soi.

Pour cette libération, il suffit qu’on laisse au public la liberté, ce qui conduit à ce que certains répandent l’estime raisonnable de soi, autrement dit, qui se libère de préjugés incite les autres à penser par eux-mêmes. Ainsi, penser par soi-même conduit à prôner l’universalité qu’il y a dans les règles morales et n’est pas égoïste comme la domination que permettent les préjugés.

 

Cependant, s’il faut se libérer des préjugés pour être véritablement un homme, reste à savoir, comment c’est possible si on a toujours vécu dans les préjugés de son temps et de sa société.

 

 

Dans les sociétés où existent des préjugés différents, leur confrontation introduit un certain doute.  Il en va de même de la confrontation avec les opinions étrangères qui conduisent à remettre en cause les nôtres et donc celles qu’on nous a inculquées. Ainsi Descartes, dans le Discours de la méthode explique que le voyage lui a permis de confronter ce qu’il avait appris avec des façons de faire ou de penser différentes (première partie). Déjà, la diversité de ce qu’il a appris l’amène à douter , et donc à remettre en cause toutes ses croyances.

« Les sceptiques qui ne doutent que pour douter » (Descartes, Discours de la méthode, III° partie) remettent bien en cause toutes les croyances et permettent donc de se libérer des préjugés. C’est que le doute, c’est-à-dire l’hésitation de l’esprit quant à la valeur de vérité d’une pensée, détruit la certitude qui appartient aux préjugés en amenant l’esprit à les remettre en cause. Le doute permet le recul critique.

On peut aller jusqu’à rejeter avec Descartes toutes les croyances qui enveloppent le moindre doute pour trouver des principes solides qui remplacent les préjugés Discours de la méthode, quatrième partie.

 

 

En un mot le problème était de savoir s’il est légitime et possible de se libérer des préjugés qui forment l’armature de la vie sociale. Il est apparu d’abord qu’il fallait garder les préjugés pour savoir quoi faire et vivre en société. Toutefois, l’homme a vocation à penser pour lui-même et donc à sortir de la domination qui s’exerce sur lui grâce aux préjugés. Il le peut car leur diversité permet de les opposer et donc de les remettre en cause.

dimanche 19 septembre 2021

corrigé d'une dissertation: Respecter la nature, est-ce renoncer à la transformer ?

 La pollution, le réchauffement climatiques, les ouragans inquiètent. L’injonction de respecter le nature qui en découle est de plus en plus fréquente. Elle semble impliquer de ne rien faire à la nature. Autrement dit, respecter la nature semble revenir à renoncer à la transformer c’est-à-dire à ne plus rien faire pour la modifier.

Toutefois, de même qu’un chirurgien respecte son malade en l’opérant donc en le transformant, l’homme ne doit-il pas continuer à transformer la nature pour la respecter, d’abord parce que renoncer à la transformer, ce serait finalement pour lui, renoncer à être.

On peut donc se demander s’il y a  des conditions qui rendent possible  qu’on respecte la nature sans renoncer à la transformer.

 

 

L’homme transforme la nature en la dominant, c’est-à-dire qu’il modifie ce qui existe de soi-même indépendamment de lui pour le faire servir à ses propres intérêts.  C’est grâce à la connaissance qu’elle repose sur l’expérience acquise ou  sur la recherche des lois de la nature que cette domination est possible. Dès lors, la transformer revient àne pas la respecter, c’est-à-dire à la traiter comme un simple moyen pour ses propres fins. En effet, respecter, c’est traiter l’autre non pas comme une simple propriété, mais en le laissant être. Respecter la nature, c’est la laisse être pour elle-même comme le fait le peintre ou le poète qui invoque la nature. Pour la respecter, il faut renoncer à la transformer.

En effet, l’homme impose à la nature les formes qui lui paraissent utiles à lui sans se préoccuper de son existence à elle. Ainsi, couper un arbre pour en faire une pirogue ou brûler une partie de la forêt pour faire un champ, c’est transformer la nature sans la laisser être et se développer par elle-même. Et ces transformations la modifient inexorablement comme le montre Lévi-Strauss dans Tristes tropiques.

 

Toutefois, si la transformation de la nature comme domination implique de ne pas la respecter, transformer la nature peut être plutôt une façon de conserver quelque chose et ainsi, rendre peut-être possible un certain respect.

 

 

En effet, comme le signifie l’étymologie du terme culture qui vient du latin « cultura » qui signifie prendre soin (cf. Hannah Arendt, La crise de la culture), on peut transformer une chose pour elle-même. Ainsi peut-on transformer la nature en en prenant soin. Nombre de paysages qui nous paraissent naturels sont l’effet d’un long processus de transformation de la nature qui, si elle n’est plus vierge, n’est pas défigurée comme dans la moderne agriculture industrielle qui réduit les animaux à l’état de machines à produire et leur ôte toute spontanéité comme le dénonce Hans Jonas dans Le principe responsabilité.

Aussi on peut respecter la nature en la transformant en prenant soin d’elle, c’est-à-dire en veillant à ce qu’elle puisse se déployer d’elle-même, notamment en transformant les transformations négatives que l’homme lui a fait souffrir, parfois sans vraiment savoir ce qu’il faisait.

 

Cependant, transformer en prenant soin d’une partie de la nature, peut avoir des effets à long termes dévastateurs pour la nature comme tout. Dès lors, comment transformer la nature peut-il être compatible avec son respect ?

 

 

Par nature, on peut entendre comme François Dagognet (1924-2015) dans La maîtrise du vivant, un équilibre, soit qu’on le conçoive comme provenant de Dieu, soit comme le résultat d’une évolution qui enveloppe d’ailleurs l’action des hommes. Ainsi le paysage qui paraît naturel et qui est bien le fruit d’un mouvement de la nature et aussi des interventions répétées et non concertées des hommes (cf. Lévi-Strauss) manifeste un équilibre qui constitue le cadre naturel de l’existence des hommes qu’ils peuvent maintenir par des actions de transformations qui visent à le conserver en éliminant les résultats d’actions destructrices. En effet, une pure nature est impossible car l’homme se condamnerait à ne plus vivre. Or, il y a du naturel dans son apparition. Autrement dit, l’homme lui-même est une partie de la nature. Il doit donc transformer ce qui existe hors de lui pour pouvoir vivre. Et son action transformatrice est naturelle dans la mesure où il l’est.

Pour respecter la nature, il faut connaître les équilibres, non pour dominer la nature, mais pour agir en vue de sa préservation.

La nature comme équilibre est ce qui rend possible une vie digne pour tous. Ainsi maintenir la nature, c’est la condition de tout respect. En respectant ce qui lui permet de vivre, l’homme se respecte lui-même. Et ainsi, les transformations de la nature qu’il opère implique son respect. Reconstituer des forêts, c’est retrouver un certain équilibre qui constitue la nature.

 

 

Disons donc pour conclure que le problème était de savoir s’ il y a des conditions qui permettent de respecter la nature tout en la transformant. Or, si cette transformation est une domination, le respect est impossible. Par contre, si la transformation consiste à prendre soin, alors c’est respecter la nature que de la transformer pour qu’elle se conserve comme équilibre, c’est-à-dire comme condition du respect de l’homme, partie de la nature.

mardi 7 septembre 2021

Aimer Rilke: apprendre à aimer

 Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous, c’est le plus haut témoignage de nous-mêmes ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. C’est pour cela que les être jeunes, neufs en toutes choses, ne savent pas encore aimer ; ils doivent apprendre. De toutes les forces de leur être, concentrées dans leur cœur qui bat anxieux et solitaire, ils apprennent à aimer. Tout apprentissage est un temps de clôture. Ainsi pour celui qui aime, l’amour n’est longtemps, et jusqu’au large de la vie, que solitude, solitude toujours plus intense et plus profonde. L’amour ce n’est pas dès l’abord se donner, s’unir à un autre. (Que serait l’union de deux êtres encore imprécis, inachevés, dépendants ?) L’amour, c’est l’occasion unique de mûrir, de prendre forme, de devenir soi-même un monde pour l’amour de l’être aimé. C’est une haute exigence, une ambition sans limite, qui fait de celui qui aime un élu qu’appelle le large. Dans l’amour, quand il se présente, ce n’est que l’obligation de travailler à eux-mêmes que les êtres jeunes devraient voirSe perdre dans un autre, se donner à un autre, toutes les façons de s’unir ne sont pas encore pour eux. Il leur faut d’abord thésauriser longtemps, accumuler beaucoup. Le don de soi-même est un achèvement : l’homme en est peut-être encore incapable.

Rainer-Maria Rilke, Lettre à un jeune poète, 19 mai 1904 .