vendredi 17 novembre 2023

Corrigé du sujet: Faut-il douter de ce qu'on ne peut démontrer?

 Dans l’âge de la science, il semble impossible d’accepter de souscrire à des pensées qui n’ont pas été démontrées d’une façon ou d’une autre. Il semble rationnel d’en douter, c’est-à-dire de laisser l’esprit en suspens quant à leur vérité.

Cette attitude présuppose qu’on puisse démontrer absolument. Or, une démonstration s’appuie nécessairement sur des prémisses qu’on ne peut démontrer. Il faudrait donc douter de la science elle-même si on en croit les sceptiques.

En outre, lorsqu’on met sa foi en quelqu’un, vouloir en démontrer la légitimité, c’est détruire cette foi de sorte qu’il serait absurde alors de douter de ce dont on ne peut démontrer et l’absurde ne peut entraîner une obligation.

Dès lors, n’est-il pas nécessaire de déterminer s’il y a des conditions pour s’obliger ou non à douter de ce qu’on ne peut démontrer. Est-ce la recherche de la vérité qui l’exige ou bien est-il obligatoire ne pas douter de certaines croyances qui sont vraies sans démonstration ou bien la vie de l’esprit et selon l’esprit exige-t-elle un certain usage du doute, voire un usage constant du doute pour soutenir même la démonstration.

 

Démontrer, c’est dériver nécessairement une proposition d’autres propositions elles-mêmes démontrées ou non. Ainsi, lorsqu’on résout une équation du premier degré, on s’appuie sur l’axiome déjà énoncé par Euclide selon lequel, des quantités égales entre elles restent égales si on leur ajoute la même quantité. On démontre aussi par l’expérience, car celle-ci est la conséquence attendue d’une certaine hypothèse, et le raisonnement implicite est le modus tollens, « si h alors e », « non e » , donc « non h », ou h est une hypothèse qu’on cherche à invalider pour valider sa négation. On peut l’appliquer aux preuves observationnelles qu’Aristote avance dans son Traité du ciel (II, 14). Si la Terre n’est pas sphérique, alors on doit voir les mêmes étoiles partout. Or, on ne voit pas les mêmes lorsqu’on est en Égypte ou lorsqu’on est en Macédoine. Donc, la Terre est sphérique. Autre raisonnement, si la Terre n’est pas sphérique, on ne doit pas voir des courbes sur la Lune lors des éclipses de Lune. Or, on ne voit que des courbes, donc elle est sphérique. Dans tous ces cas on ne démontre pas ce qu’on voit. On ne peut en douter cependant, sinon, on tomberait dans un doute total qui se détruirait.

Douter n’a de sens, que si on a des raisons de remettre en cause une proposition. On peut douter d’une observation si une autre la contredit. Ainsi, on ne doit douter, c’est-à-dire que c’est nécessaire que lorsqu’on cherche la vérité car, c’en est une condition. Sinon, le doute n’a pas d’objet. Aucun scientifique ne doute systématiquement de tout ce qui a été établi jusque-là. De même, il ne peut douter d’une théorie qui paraît bien établie que si quelque chose ne va pas dans l’aire scientifique. Par exemple la théorie astronomique de Claude Ptolémée (100-168) s’accompagnait d’une théorie géographique qui ne lui était pas intimement liée. Mais la théorie géographique a été réfutée par la découverte du continent américain, ce qui a sapé l’autorité de Ptolémée et sa théorie astronomique géocentrique. Cela a peut-être conduit  selon Kuhn (1922-1996) dans La révolution copernicienne (1957), Nicolas Copernic (1473-1543) à reprendre la vieille théorie héliocentrique d’Aristarque de Samos (III° siècle av. J.-C.) qui n’avait jamais eu sa chance. En outre, il espérait simplifier l’astronomie.

Si viser le vrai est la condition qui légitime le doute, il faut alors distinguer le vague scepticisme qui doute de ce qu’on ne peut démontrer par mauvaise foi du scepticisme comme philosophie ou comme méthode. En effet, on ne peut démontrer par exemple la véracité d’un témoignage comme d’une amitié, il y a l’obligation de faire confiance pour que le témoignage ou l’amitié soit possible. Ceux qui doutent des faits pour cela sont de mauvaise foi et souvent ont d’autres objectifs. Ainsi les négationnistes doutent des témoignages relatifs à la shoah, mais ils se révèlent souvent antisémites, de sorte que leur doute n’est que l’expression de leur antisémitisme. Le doute peut être un instrument de recherche comme le soutient Kant dans sa Logique qui rejette le doute des sceptiques. Or, ceux-ci comme l’indique Sextus Empiricus dans ses Hypotyposes pyrrhoniennes (I, chap. 12, § 25-29) ont été conduit à la suspension du jugement par une recherche de la vérité qui a échoué et les a conduits à une remise en cause même de sciences insuffisamment démontrées, puisqu’elles reposent sur des axiomes admis sous peine de régression infinie.

 

Néanmoins, si la recherche de la vérité est une condition pour pouvoir douter de ce qu’on ne peut démontrer, il n’en reste pas moins vrai qu’il faudrait peut-être accepter des croyances indémontrables pour la vérité elle-même.

 

 

Les sceptiques présupposent qu’il est nécessaire de tout démontrer. Ils peuvent alors suivant Énésidème (80-10 &v. J.-C.) ou Agrippa (1er siècle) montrer l’impossibilité de démontrer parce que tout démontrer conduit à une régression à l’infini ou à un diallèle, soit un cercle, soit à l’arrêt arbitraire à une proposition tenue pour vraie alors qu’elle n’a de valeur qu’hypothétique. Il faut alors douter, c’est-à-dire suspendre son jugement même pour les démonstrations, justement parce qu’elles sont aussi douteuses que les simples croyances sans preuves. C’est le présupposé des sceptiques qu’il faut rejeter. Ainsi, comme Wittgenstein (1889-1951) le soutient dans De la certitude (posthume, 1969), le savant doit croire en certaines choses, sous peine de ne rien pouvoir connaître. En procédant à une expérience dans un laboratoire, je dois croire dans le matériel ( §337). En quoi précisément croire sans pouvoir en douter même si ce n’est pas démontrer ?

On peut répondre avec Pascal (1623-1662), aux premiers principes qui reposent sur les sentiments du cœur, par exemple que je ne rêve pas ou pour le savant qu’il y a temps, mouvements, espace, nombres (cf. Pensées, Lafuma 110). Les premiers principes sont la base de toute démonstration. Il faut les admettre pour que l’héliocentrisme soit possible. Il n’est donc pas nécessaire d’en douter, comme il est nécessaire de douter de certaines propositions insuffisamment étayées ou pour lesquelles des raisons de douter apparaissent. C’est même un obligation pour celui qui cherche la vérité d’admettre les premiers principes et de ne pas en douter comme il faut le faire pour de simples hypothèses qui requiert une démonstration. Est-ce le cas seulement en science ?

Pascal soutient que la religion est aussi un domine où règne le cœur. « Voilà ce que c’est que la foi. Dieu sensible au cœur, non à la raison. » (Pensées, Lafuma, 424). Le croyant est aussi légitimement persuadé que le savant de ses premiers principes. Certes, les croyances religieuses apparaissent douteuses aux yeux des libertins au sens du XVII°, c’est-à-dire de ceux qui rejettent les dogmes religieux comme Méré (1607-1684) ou Mitton ( 1618-1690) qu’il a connus. Toutefois, il ne faut pas douter du péché originel ni de la résurrection du Christ, croyances fondamentales du chrétien. Ainsi l’apôtre Thomas qui refusait de croire les autres de la résurrection du Christ, le fit lorsque ce dernier se montra à lui dans une pièce fermée. « Jésus lui dit : « Parce que tu m’as vu, tu crois. Heureux ceux qui croient sans avoir vu. » » (cf. Évangile de Jean, 20, 29). Autrement dit, il est légitime de ne pas douter de ce qu’on ne peut démontrer.

 

Cependant, admettre des croyances fondamentales, c’est s’interdire des remises en cause nécessaire de sorte qu’on peut voir dans la nécessité du doute, voire l’obligation du doute, l’exigence même de la vie de l’esprit.

 

 

Ce qu’on ne démontre pas, ce sont les points de départ de la démonstration, les principes, mais il faut bien les examiner , c’est la raison pour laquelle Descartes préconisait une remise en cause générale, un doute universel, un de omnibus dubitandum est. Le doute méthodique consiste à considérer comme faux ce qui n’est que douteux. Ainsi, émerge comme indubitable l’existence du sujet lui-même, le « je pense donc je suis » (Discours de la méthode, Quatrième partie, 1637, Principes de la philosophie, première partie, article 7, traduction française, 1647) ou « ego sum, ego existo » (« je suis, j’existe », Meditationes de primaephilosophiaeMéditations métaphysiques, 1641, 1642) ou « ego cogito ergo sum » (Principia philosophiae, pars prima, VII, 1644). on voit donc que c’est le doute qui permet d’établir ce dont on ne peut douter et non la démonstration, qui elle-même repose sur des points de départ qui peuvent être douteux. Comment donc douter sans tomber dans un scepticisme généralisé ?

Remarquons que la démonstration a besoin du doute pour être, il faut donc douter de ce qu’on ne peut pas démontrer pour justement rendre possible la démonstration. En sciences, l’expérience est une lointaine conséquence d’un ensemble théorique. Selon le modus tollens, une expérience qui contredit une théorie l’invalide, tout le problème étant ensuite de savoir quelle partie. Par exemple, l’héliocentrisme implique l’observation d’une parallaxe stellaire, c’est-à-dire le déplacement apparent d’un astre dû au déplacement de l’observateur d’un angle qui se mesure. Copernic (1473-1543) ne put l’observer et Tycho Brahe (1546-1601) rejeta l’héliocentrisme pour cette raison, suivi par des jésuites. Ni Galilée (1564-1642)avec sa lunette , ni Newton (1642-1727) avec son télescope n’ont pu voir cet effet. Ce n’est qu’en 1838 que l’astronome Bessel (1784-1846) put en observer une avec un télescope assez puissant donnant une confirmation empirique au mouvement de la Terre autour du Soleil. Ainsi, c’est l’hypothèse d’un matériel suffisant pour voir cet effet qui était fausse.

Hors des sciences, dans le domaine pratique, le doute permet de ne pas se soumettre aux croyances qui sont comme des stupéfiants s’il est vrai comme l’écrivait Alain dans un de ses propos du 5 mai 1931 que « Croire est agréable. C’est une ivresse dont il faut se passer ». C’est la condition de la liberté. Il faut donc douter de toutes les croyances qu’on ne peut démontrer en tant qu’elles reposent sur une confiance qui n’est pas nécessaire. Dans le domaine des relations sociales, la confiance peut être tempérée par le doute sans qu’elles soient affectés. L’amitié et l’amour requièrent la foi qui enveloppe un acte de volonté qu’il n’y a pas dans la simple croyance qui est une passivité de l’esprit. Il est nécessaire de douter pour être libre et c’est un devoir moral car on ne peut agir moralement sans liberté.

 

 

En un mot, le problème était de savoir s’il n’est pas nécessaire de déterminer s’il y a des conditions pour s’obliger ou non à douter de ce qu’on ne peut démontrer. La première condition est l’exigence de vérité qui rend nécessaire et obligatoire de douter de ce qu’on ne peut démontrer. En apparence, il faudrait ne pas douter des principes qui rendent possibles la démonstration ni de l’objet de la foi, et pourtant, c’est le doute qui leur donne leur force et qui éprouve ce en quoi on peut mettre notre confiance.