samedi 21 septembre 2019

HLP L'art de la parole - Platon : la puissance de la rhétorique selon Gorgias

Sujet.
Socrate[1]. –C’est aussi ce qui m’étonne, Gorgias, et c’est pourquoi je te demande depuis longtemps quelle est cette puissance de la rhétorique. Elle me paraît en effet merveilleusement grande, à l’envisager de ce point de vue.
Gorgias[2]. –Que dirais-tu, si tu savais tout, si tu savais qu’elle embrasse pour ainsi dire en elle-même toutes les puissances. Je vais t’en donner une preuve frappante. J’ai souvent accompagné mon frère et d’autres médecins chez quelqu’un de leurs malades qui refusait de boire une potion ou de se laisser amputer ou cautériser par le médecin. Or tandis que celui-ci n’arrivait pas à les persuader, je l’ai fait, moi, sans autre art que la rhétorique. Qu’un orateur et un médecin se rendent dans la ville que tu voudras, s’il faut discuter dans l’assemblée du peuple ou dans quelque autre réunion pour décider lequel des deux doit être élu comme médecin, j’affirme que le médecin ne comptera pour rien et que l’orateur sera préféré, s’il le veut. Et quel que soit l’artisan avec lequel il sera en concurrence, l’orateur se fera choisir préférablement à tout autre ; car il n’est pas de sujet sur lequel l’homme habile à parler ne parle devant la foule d’une manière plus persuasive que n’importe quel artisan. Telle est la puissance et la nature de la rhétorique.
Platon (428-347 av. J.-C.), Gorgias (premier quart du IV° siècle av. J.-C.)

Question d’interprétation philosophique
Comment Gorgias prouve-t-il la puissance de la rhétorique ? (Vous définirez d’après le texte en quoi elle consiste)

Corrigé
Que peut la rhétorique ? Est-elle capable d’effets et lesquels ? A-t-elle une grande importance ? Dans cet extrait du Gorgias de Platon, le personnage éponyme du dialogue veut prouver à Socrate que la puissance de la rhétorique est supérieure à tout autre puissance car elle permet de persuader quel que soit le sujet.

Gorgias, qui annonce une « preuve frappante », c’est-à-dire qui fait de l’effet, commence par se prendre comme exemple. Chaque fois, dit-il, qu’il va avec son frère qui est médecin ou avec d’autres médecins chez un patient, il arrive à persuader les patients de prendre leurs remèdes lorsque les médecins n’y parviennent pas. On comprend alors que la rhétorique est l’art de la persuasion, art indépendant de ce qu’il faut persuader. En effet, par définition, Gorgias ignore la médecine. Gorgias a donc pour objectif de persuader Socrate de la puissance de la rhétorique. Autrement dit, c’est de façon rhétorique que Gorgias présente la rhétorique ou du moins, c’est ainsi que Platon lui fait présenter ce qu’il considère comme son art. Plus tard, Aristote dans sa Rhétorique fera des exemples des preuves (cf. Rhétorique, II, 20). L’exemple frappe en ce sens qu’il donne une impression concrète.
Ensuite, l’exemple est généralisé. Il s’agit donc d’une induction (cf. Aristote, Rhétorique, II, 20 ; Topiques, I, 12). Gorgias tire en effet comme conséquence que devant n’importe quelle assemblée, le rhéteur persuadera mieux que le médecin de le choisir lui, comme médecin, plutôt que ce dernier. Autrement dit, la rhétorique a bien une puissance supérieure à toute autre puissance. Elle est une sorte d’art des arts. Et la persuasion est son domaine propre qui est indépendant de la connaissance.
Après cette première induction, Gorgias en propose une deuxième. Le rhéteur est plus capable de persuader que n’importe quel artisan. Il faut comprendre que la médecine est considérée comme un art. Il précise que c’est devant la foule qu’il peut persuader. Le rhéteur sera capable de se faire choisir préférablement à tout autre artisan. Il n’a besoin donc que de son savoir de rhéteur et d’aucun autre savoir.

Disons donc pour finir qu’à la question de savoir quelle est la puissance spécifique de la rhétorique, Platon, dans cet extrait du Gorgias, est conduit à faire prouver à Gorgias de façon rhétorique qu’elle est la puissance suprême comme capacité ou art de persuader la foule quel que soit le sujet.





[1] (~469-399 av. J.-C.), maître de Platon, il n’a laissé aucun écrit. Il a été condamné à mort pour impiété et corruption de la jeunesse et exécuté en 399 av. J.-C.
[2] (~480-~375 av. J.-C.), de Léontinoi (Sicile grecque), est un rhéteur grec. Il vint en ambassade à Athènes en 427 av. J.-C. et eut un grand succès.

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