vendredi 7 octobre 2022

HLP - corrigé d'un essai: Dans quelle mesure la souffrance transforme-t-elle le sujet ?

 Sujet :

Dans La Douleur, récit en forme de journal, Marguerite Duras narre l’attente et le retour de son mari, nommé ici Robert L., des camps de concentration.

 

 

J'ai entendu des cris retenus dans l'escalier, un remue-ménage, un piétinement. Puis des claquements de portes et des cris. C'était ça. C'était eux qui revenaient d'Allemagne. 

Je n'ai pas pu l'éviter. Je suis descendue pour me sauver dans la rue. Beauchamp et D. le soutenaient par les aisselles. Ils étaient arrêtés au palier du premier étage. Il avait les yeux levés.

Je ne sais plus exactement. Il a dû me regarder et me reconnaître et sourire. J'ai hurlé que non, que je ne voulais pas voir. Je suis repartie, j'ai remonté l'escalier. Je hurlais, de cela je me souviens. La guerre sortait dans des hurlements. Six années sans crier. Je me suis retrouvée chez des voisins. Ils me forçaient à boire du rhum, ils me le versaient dans la bouche. Dans les cris.

Je ne sais plus quand je me suis retrouvée devant lui, lui, Robert L. Je me souviens des sanglots partout dans la maison, que les locataires sont restés longtemps dans l'escalier, que les portes étaient ouvertes. On m'a dit après que la concierge avait décoré l'entrée pour l'accueillir et que dès qu'il était passé, elle avait tout arraché et qu'elle, elle s'était enfermée dans sa loge, farouche, pour pleurer.

 

Dans mon souvenir, à un moment donné, les bruits s'éteignent et je le vois. Immense. Devant moi. Je ne le reconnais pas. Il me regarde. Il sourit. Il se laisse regarder. Une fatigue surnaturelle se montre dans son sourire, celle d'être arrivé à vivre jusqu'à ce moment-ci. C'est à ce sourire que tout à coup je le reconnais, mais de très loin, comme si je le voyais au fond d'un tunnel. C’est un sourire de confusion. Il s'excuse d'en être là, réduit à ce déchet. Et puis le sourire s'évanouit. Et il redevient un inconnu. Mais la connaissance est là, que cet inconnu c'est lui, Robert L., dans sa totalité. 

Il avait voulu revoir la maison. On l'avait soutenu et il avait fait le tour des chambres. Ses joues se plissaient mais elles ne se décollaient pas des mâchoires, c'était dans ses yeux qu'on avait vu son sourire. Quand il était passé dans la cuisine, il avait vu le clafoutis qu'on lui avait fait. Il a cessé de sourire : « Qu'est-ce que c'est ? » On le lui avait dit. A quoi il était ? Aux cerises, c'était la pleine saison. « Je peux en manger? - Nous ne le savons pas, c'est le docteur qui le dira. » Il était revenu au salon, il s'était allongé sur le divan. « Alors je ne peux pas en manger ? - Pas encore. – Pourquoi ? –Parce qu’il y a déjà eu des accidents dans Paris à trop vite faire manger les déportés au retour des camps. » 

Il avait cessé de poser des questions sur ce qui s'était passé pendant son absence. Il avait cessé de nous voir. Son visage s'était recouvert d'une douleur intense et muette parce que la nourriture lui était encore refusée, que ça continuait comme au camp de concentration. Et comme au camp, il avait accepté en silence. Il n'avait pas vu qu'on pleurait. Il n'avait pas vu non plus qu'on pouvait à peine le regarder, à peine lui répondre.

 

Le docteur est arrivé. Il s'est arrêté net, la main sur la poignée, très pâle. Il nous a regardés puis il a regardé la forme sur le divan. Il ne comprenait pas. Et puis il a compris : cette forme n'était pas encore morte, elle flottait entre la vie et la mort et on l'avait appelé, lui, le docteur, pour qu'il essaye de la faire vivre encore. Le docteur est entré. Il est allé jusqu'à la forme et la forme lui a souri. Ce docteur viendra plusieurs fois par jour pendant trois semaines, à toute heure du jour et de la nuit. Dès que la peur était trop grande, on l'appelait, il venait. Il a sauvé Robert L. Il a été lui aussi emporté par la passion de sauver Robert L. de la mort. Il a réussi. 

Marguerite Duras, La Douleur, 1985 

 

Première partie

Question d’interprétation littéraire : 

Comment l’écriture de Duras rend-elle compte de la fragmentation du moi ?

 

Deuxième partie Essai philosophique : 

Dans quelle mesure la souffrance transforme-t-elle le sujet ? 

Pour construire votre réponse, vous vous réfèrerez au texte ci-dessus, ainsi qu’aux lectures et connaissances, tant littéraires que philosophiques, acquises durant l’année. 

 

Corrigé de l’essai philosophique

La souffrance qui frappe le corps et l’âme, peut provenir de mauvais traitements, de blessures physiques parfois irréversibles. Ce qui la caractérise, c’est qu’elle dure, là où la douleur est plus brève. Elle affecte donc le sujet dont l’identité est ainsi perturbée. Ainsi, la souffrance est-elle susceptible de traumatiser un sujet, soit de lui infliger une grave blessure morale comme celle qui affecte Oreste dans l’Andromaque de Racine alors qu’Hermione qu’il aimait s’est suicidé sur le corps de Pyrrhus qu’elle aimait, et qui a des visions qui montre qu’il sombre dans la folie, dans l’aliénation de soi : « Pour qui sont ses serpents qui sifflent sur vos têtes ? » (acte V, scène 5)

Dans quelle mesure la souffrance transforme-t-elle le sujet ? 

 

On pourrait penser que le sujet n’est pas affecté par la souffrance dans la mesure où son identité lui apparaît par sa conscience de sorte qu’il la constate et peut même en quelque sorte l’évacuer en la racontant. Ainsi la narratrice montre qu’elle a souffert de l’absence de son mari qui était en camp de concentration. Il revient, mais elle ne peut le revoir parce que la souffrance due à l’absence est trop forte.

Toujours est-il qu’elle demeure elle-même. Et elle finit par l’accepter comme le même que ce qu’il était, à savoir son mari qu’elle attendait et espérait. La reconnaissance mutuelle des époux leur assure leur propre identité.

La souffrance laisse-t-elle le sujet identique à lui-même ?

 

Ce qui fait le sujet, le moi, c’est la conscience qu’il a de lui-même comme Locke l’a soutenu dans son Essai sur l’entendement humain. Dès lors le sujet qui souffre ressent quelque chose qui vient de son corps comme Descartes l’explique dans les Passions de l’âme. Si la douleur est une passion de l’âme, elle ne peut transformer le sujet, tout au plus elle le dispose à agir d’une certaine façon. Ainsi la narratrice du récit de Duras conserve malgré tout son identité de femme mariée et aide son mari en faisant venir un médecin. Si elle souffre de le voir diminuer, elle le reconnaît à son sourire et se reconnaît comme sa femme.

Toutefois, le récit montre dans l’ancien prisonnier une souffrance qui a atteint une mesure qui semble transformer le sujet.

 

La narratrice reconnaît à peine son mari qui revient des camps, comme si la souffrance qu’il y avait éprouvée l’avait changé. La narratrice a souffert de la séparation d’avec son mari. Elle le retrouve comme un déchet. Ce qui est difficile à supporter pour elle. Cet état du prisonnier semble avoir altéré son identité. Ainsi ne se domine-t-il pas lorsqu’on l’empêche de manger pour son bien. Il reste fixé sur son expérience de privation de nourriture dans les camps. Comme s’il ne pouvait dominer la nouvelle situation. On peut dire alors que la souffrance transforme le sujet dans la mesure où il n’arrive plus à être disponible pour la situation telle qu’elle se présente. Il reste fixé au passé et n’est plus vraiment disponible pour le présent. C’est cette absence de disposition de soi qui fait la transformation du sujet. Ici, elle n’est pas irréversible grâce à l’intervention du docteur.

 

En un mot, la souffrance, c’est-à-dire cette douleur ancrée et durable ne peut altérer la conscience d’être soi-même qui fait l’identité du sujet, elle peut par contre le fixer sur son passé et c’est en ce sens qu’elle le transforme en lui rendant difficile, voire impossible, la libre disposition de lui-même.

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