jeudi 15 octobre 2015

Textes sur l'induction

Quant à l’induction, elle procède à partir des cas individuels pour accéder aux énoncés universels, par exemple, s’il est vrai que le meilleur pilote est celui qui s’y connaît, et qu’il en va de même du meilleur cocher, alors d’une façon générale, le meilleur en tout domaine est celui qui s’y connaît.
Aristote, Topiques (livre I, chapitre 12, 105a12-15 ; iv° av. J.-C.)


Ce qu’on n’a jamais vu, ce dont on n’a jamais entendu parler, on peut pourtant le concevoir ; et il n’y a rien au-dessus du pouvoir de la pensée, sauf ce qui implique une absolue contradiction.
Mais, bien que notre pensée semble posséder cette liberté, nous trouverons, à l’examiner de plus près, qu’elle est réellement resserrée en de très étroites limites et que tout ce pouvoir créateur de l’esprit ne monte à rien de plus qu’à la faculté de composer, de transposer, d’accroître ou de diminuer les matériaux que nous apportent les sens et l’expérience. Quand nous pensons à une montagne d’or, nous joignons seulement deux idées compatibles, or et montagne, que nous connaissions auparavant. Nous pouvons concevoir un cheval vertueux ; car le sentiment que nous avons de nous-mêmes nous permet de concevoir la vertu ; et nous pouvons unir celle-ci à la figure et à la forme d’un cheval, animal qui nous est familier. Bref, tous les matériaux de la pensée sont tirés de nos sens, externes ou internes ; c’est seulement leur mélange et leur composition qui dépendent de l’esprit et de la volonté. Ou, pour m’exprimer en langage philosophique, toutes nos idées ou perceptions plus faibles sont des copies de nos impressions, ou perceptions plus vives.
Pour le prouver, il suffira, j’espère, des deux arguments suivants. Premièrement, quand nous analysons nos pensées ou nos idées, quelque composées ou sublimes qu’elles soient, nous trouvons toujours qu’elles se résolvent en des idées simples qui ont été copiées de quelque manière de sentir, ou sentiment, antérieure. Même les idées qui, à première vue, semblent les plus éloignées de cette origine, on voit, à les examiner de plus près, qu’elles en dérivent. L’idée de Dieu, en tant qu’elle signifie un être infiniment intelligent, sage et bon, naît de la réflexion sur les opérations de notre propre esprit quand nous augmentons sans limites ces qualités de bonté et de sagesse. (…)
Deuxièmement, s’il arrive qu’un défaut de l’organe prive un homme d’une espèce de sensations, nous trouvons toujours que cet homme est aussi peu à même d’avoir les idées correspondantes. Un aveugle ne peut former aucune notion de couleur ; un sourd, aucune notion de son. Rendez à l’un et à l’autre le sens qui leur fait défaut ; en ouvrant ce nouveau guichet pour ses sensations, vous ouvrez aussi un guichet pour les idées ; et l’homme ne trouve pas de difficulté à concevoir ces objets. Le cas est le même si l’objet propre à éveiller une sensation n’a jamais été présenté à l’organe du sens. Un Lapon ou un Nègre n’a aucune notion de la saveur du vin.
Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), section II.


Évidemment, il y a un principe de connexion entre les différentes pensées et idées de l’esprit ; celles-ci apparaissent à la mémoire ou à l’imagination en s’introduisant les unes les autres avec un certain degré de méthode et de régularité. (…)
Bien que cette connexion des différentes idées les unes avec les autres soit trop évidente pour échapper à l’observation, aucun philosophe, à ce que je trouve, n’a tenté d’énumérer ou de classer tous les principes d’association : sujet qui, pourtant, semble digne de curiosité. Pour moi, il me paraît qu’il y a seulement trois principes de connexion entre des idées, à savoir ressemblance, contiguïté dans le temps ou dans l’espace, et relation de cause à effet.
Que ces principes servent à unir les idées, on n’en doutera guère, je crois. Un tableau conduit naturellement nos pensées à l’original (1) ; la mention d’un appartement dans une maison introduit naturellement une enquête ou une conversation sur les autres appartements (2) ; et si nous pensons à une blessure, nous pouvons à peine nous empêcher de réfléchir à la douleur qui la suit (3). Mais, que cette énumération soit complète et qu’il n’y ait pas de principes d’associations autres que ceux-là, il peut être difficile de le prouver à la satisfaction du lecteur ou même à notre propre satisfaction. Tout ce que nous pouvons faire dans de pareils cas, c’est de parcourir plusieurs exemples et d’examiner soigneusement le principe qui unit l’une à l’autre les différentes pensées sans nous arrêter jusqu’à rendre le principe aussi général que possible (4).
Hume, Enquête sur l’entendement humain, section III. L’association des idées.

(1) Ressemblance.
(2) Contiguïté.
(3) Cause et effet.
(4) Par exemple, le contraste ou la contrariété est aussi une connexion entre les idées ; mais on peut sans doute le considérer comme un mélange de causalité et de ressemblance. Quand deux objets sont contraires, l’un détruit l’autre ; c’est-à-dire il est la cause de son annihilation et l’idée de l’annihilation d’un objet implique l’idée de son existence antérieure. (Notes de Hume).


Supposez qu’un homme, pourtant doué des plus puissantes facultés de réflexion, soit soudain transporté dans ce monde : il observerait immédiatement, certes, une continuelle succession d’objets, un événement en suivant un autre ; mais il serait incapable de découvrir autre chose. Il serait d’abord incapable, par aucun raisonnement, d’atteindre l’idée de cause et d’effet, car les pouvoirs particuliers qui accomplissent toutes les opérations naturelles n’apparaissent jamais aux sens ; et il n’est pas raisonnable de conclure, uniquement parce qu’un événement en précède un autre dans un seul cas, que l’un est la cause et l’autre l’effet. Leur conjonction peut être arbitraire et accidentelle. Il n’y a pas de raison d’inférer (1) l’existence de l’un de l’apparition de l’autre. En un mot, un tel homme, sans plus d’expérience, ne ferait jamais de conjecture (2) ni de raisonnement sur aucune question de fait ; il ne serait certain de rien d’autre que de ce qui est immédiatement présent à sa mémoire et à ses sens.
Supposez encore que cet homme ait acquis plus d’expérience et qu’il ait vécu assez longtemps dans le monde pour qu’il ait vécu assez longtemps dans le monde pour qu’il ait remarqué la conjonction constante d’objets ou d’événements familiers ; que résulte-t-il de cette expérience ? Il infère immédiatement l’existence d’un des objets de l’apparition de l’autre. Il n’a pourtant acquis, par toute son expérience, aucune idée, aucune connaissance du pouvoir caché par lequel l’un des objets produit l’autre ; et ce n’est par aucun processus de raisonnement qu’il est engagé à tirer cette conclusion. Mais il se trouve pourtant déterminé à la tirer ; et, même si on le convainquait que son entendement n’a aucune part dans l’opération, il continuerait pourtant le même cours de pensée. Il y a un autre principe qui le détermine à former une telle conclusion.
Ce principe, c’est l’accoutumance, l’habitude. Car, toutes les fois que la répétition d’une opération ou d’un acte particulier produit une tendance à renouveler le même acte ou la même opération sans l’impulsion d’aucun raisonnement ou processus de l’entendement, nous disons toujours que cette tendance est l’effet de l’accoutumance.
Hume, Enquête sur l’entendement humain (1748), cinquième section.

(1) inférer : tirer une conséquence.
(2) conjecture : hypothèse.


L’homme qui a nourri le poulet tous les jours de sa vie finit par lui tordre le cou, montrant par là qu’il eût été bien plus utile audit poulet d’avoir une vision plus subtile de l’uniformité de la nature.
Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, chapitre 6 L’induction, 1912.


Ce principe peut être appelé principe d’induction et ses deux moments peuvent s’énoncer ainsi :
a) si l’on a découvert qu’une certaine chose A est associée avec une autre chose B, et si on ne l’a jamais trouvée en l’absence de B, plus grand est le nombre de cas où A et B ont été associés, plus grande est la probabilité qu’ils soient à nouveau associés où l’on sait que l’un des deux est présent.
b) Sous les mêmes conditions, un nombre suffisant de cas d’association fera que la probabilité d’une nouvelle association tende vers la certitude, et s’en approchera au-delà de toute limite assignable. (…)
Quant aux principes généraux de la science, la croyance que les phénomènes obéissent à des lois, la croyance que tout ce qui arrive a une cause, ils dépendent du principe d’induction tout autant que les croyances de la vie quotidienne. Le genre humain croit en ces principes parce qu’il a rencontré d’innombrables exemples de leur vérité, mais aucun qui les infirme. Là encore, cependant, ce fait ne constitue pas une preuve de leur vérité pour le futur, à moins que le principe d’induction ne soit admis.
Bertrand Russell, Problèmes de philosophie, chapitre 6, 1912.


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