samedi 15 décembre 2018

Corrigé d'une dissertation : Quel sens accorder à l'expression commune "manquer de volonté" ?

Il arrive souvent qu’on dise de quelqu’un qu’il manque de volonté. On veut dire par là qu’il n’a pas réussi à faire ce qu’il veut non pas parce qu’il a manqué de pouvoir mais parce qu’il n’a pas voulu assez.
Or, l’expression est assez étrange car comment serait-il possible de manquer de volonté sinon de façon volontaire, ce qui paraît pour le moins contradictoire.
Toutefois, cette expression commune semble bien rendre compte de la faiblesse, voire de la faute envers soi que nous manifestons tous.
Dès lors, on peut se demander quel sens accorder à l’expression commune « manquer de volonté » ?


L’expression « manquer de volonté » s’adresse d’abord à quelqu’un qui en est doué. En effet on ne dira pas d’une pierre ou d’un animal qu’il manque de volonté. Or, comme la volonté ne se voit pas, on ne dit de quelqu’un qu’il manque de volonté que si et seulement s’il fait quelque chose qu’on estime qu’il n’aurait pas dû faire ou qui est contraire à ce qu’il prétendait vouloir faire. Qui ne fait pas de régime n’est pas dit « manquer de volonté » parce qu’il mange un fondant au chocolat avec son coulis de fruits rouges. Manquer de volonté, c’est donc céder à ses désirs. Or, cette expression céder à ses désirs est étrange. En effet, il faut bien que ce soit la volonté qui cède aux désirs, car les désirs eux-mêmes se réalisent ou non. On peut dire que se réaliser appartient à l’essence même des désirs sans quoi nous n’en aurions aucun. À quoi s’ajoute que les désirs apparaissent au sujet sans qu’il l’ait décidé. Dès lors, comment la volonté pourrait-elle manquer à elle-même ?
Il est clair que vouloir, c’est agir en connaissance de cause. En effet, si je ne sais pas ce que je veux, je ne peux être dit vouloir. La volonté est donc bien essentiellement conscience de volonté comme Descartes l’indiquait pour différentes formes de pensée ou de conscience dans l’article 9 de la première partie des Principes de la philosophie(1644) intitulé « Ce que c’est que penser ». Le sujet ne peut donc pas céder à ses désirs sans vouloir céder à ses désirs. En effet, c’est le libre arbitre, c’est-à-dire le pouvoir d’agir de soi-même sans être déterminé par quelque cause extérieure ou intérieure qui définit la volonté.
Il faut donc que le manque s’entende de ce qui manque à la volonté. Or, on peut avec Platon et son maître Socrate penser que ce qui manque à la volonté, c’est la connaissance du bien. En effet, personne ne peut vouloir le mal. Celui donc qui agit contrairement à ce que la société ou la morale ou lui-même estime bien agit pour ce qu’il estime son bien. Qui cède à ses désirs pense qu’il est bien pour lui de le faire, au moment où il le fait. Manquer de volonté, c’est donc seulement ignorer ce qu’est le bien. Or, c’est possible lorsqu’on s’est fait du bien seulement une opinion vraie qui, comme une statue de Dédale selon la célèbre comparaison proposée par Platon dans son Ménon, s’enfuie si elle n’est pas enchaînée. Autrement dit, ce qui fait le sens de l’expression « manquer de volonté », c’est l’absence de connaissance ferme qui orienterait nécessairement la volonté vers le bien.

Toutefois, il paraît insuffisant de penser que seule la méconnaissance du bien est susceptible de donner un sens à l’expression commune « manquer de volonté » car, il faut bien que le sujet lui-même ne fasse rien pour connaître ce qu’il a à connaître. Bref, dire que la volonté manque à elle-même ou que le sujet décide de ne pas vouloir paraît absurde. L’expression n’aurait donc aucun sens. Dès lors, n’est-ce pas plutôt quelque chose qui échappe au sujet qui est susceptible de donner un sens à cette expression ? En quoi peut-on alors lui imputer de « manquer de volonté » ?


Aussi, si l’on prend le manque de volonté comme devant s’expliquer par autre chose qu’un autre manque, force est de considérer alors que le sujet doit être non pas dans l’ignorance mais dans l’impossibilité de faire ce qu’il veut. Il est donc nécessaire que quelque chose en lui le fasse agir de telle sorte que sa volonté constate sa propre impuissance. C’est pourquoi on peut introduire la notion freudienne d’inconscient. En effet, on entend par l’inconscient ce qui échappe au sujet. Et si c’est le cas, c’est parce que le désir a été refoulé en tant qu’il s’oppose à la morale. Pour être satisfait, il se manifeste d’une certaine façon au sujet mais sans que celui-ci comprenne le sens de ses actes ou comprenne pourquoi il n’y arrive pas. Le sujet constate simplement la défaite de sa volonté.
C’est ainsi que Freud relate dans le chapitre 17 de son Introduction à la psychanalyse le cas d’une dame qui courrait de sa chambre à une autre pièce chez elle, appelait sa servante, lui donnait un ordre ou non et repartait. Elle le faisait contre sa volonté telle qu’elle se manifestait à sa conscience. Et c’est pour cela qu’elle alla consulter le docteur Freud. Elle révéla elle-même le sens de cet étrange comportement. Elle répétait sa nuit de noces qui avait été un échec. Tout se passant comme si son désir cherchait ainsi à se satisfaire. On peut donc considérer que le manque de volonté consiste bien à céder au désir comme le sens commun l’admet mais que ce manque est dû à ce qu’il y a d’inconscient dans le sujet et qui ne dépend pas de lui. C’est ainsi que si on part de la deuxième topique de Freud qui distingue dans l’inconscient le Ça source des désirs et le Surmoi qui est l’intériorisation des interdits, on comprend comment lorsque le Surmoi n’arrive pas à empêcher certains désirs de submerger le moi on peut parler de faiblesse de la volonté car, comme le dit Freud dans son article « Une difficulté de la psychanalyse » (1917), « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ».
Dès lors, comme la volonté appartient au moi et comme il baigne dans l’inconscient, c’est bien le moi qui manque de volonté, mais pourquoi il en manque échappe à la conscience. Le motif animant la volonté peut partiellement lui échapper. Tout au moins le conflit entre les désirs et les exigences morales voire le conflit entre les désirs et les exigences de la réalité qui fait qu’on peut dire du sujet qu’il manque de volonté, lui échappe partiellement. Le sens de l’expression apparaît donc d’exprimer la faiblesse du moi.

Cependant, si le sujet n’est pas conscient de ce qui fait finalement qu’il est dit « manquer de volonté », il est absurde de le lui reprocher. Mais il est surtout absurde de lui attribuer ce manque de volonté puisqu’il y assiste comme à un événement extérieur. Dès lors, c’est le fait même de parler de manque de volonté qui n’aurait aucun sens. Dès lors, ne faut-il pas que le sujet soit responsable de son manque de volonté sans que ce soit la volonté elle-même qui manque à elle-même ? Comment est-ce possible ?


Pour que « manquer de volonté » soit une expression douée de sens, il faut donc que le sujet soit responsable de son manque de volonté et qu’en même temps il ait bien la volonté dont il manque. Dès lors, il faut que le choix ne dépende pas de la volonté elle-même. Or, un choix qui n’est pas volontaire n’est-il pas contradictoire ? Nullement si on distingue entre le choix spontané du sujet par lequel il existe librement de la volonté comme réflexion sur soi qui vient toujours après coup. On peut donc alors parler comme Sartre dans L’existentialisme est un humanisme du projet qu’est le sujet et le distinguer de la volonté. Le sujet est projet signifie qu’il est ce qu’il fait de lui ou encore qu’il est comme il projette d’être dans cet élan qu’est l’existence. Et il faut que le projet soit spontané sans quoi le sujet existerait et choisirait après. Aussi la volonté dans la mesure où elle se manifeste par la délibération vient-elle après le projet.
Dès lors, lorsque le sujet manque de volonté, lui-même s’explique ce manque par la force du désir. Il se présente les choses comme si quelque chose l’avait poussé et qu’il n’avait pu résister. Et pourtant de l’extérieur on juge qu’il est responsable. Et c’est pourquoi manquer de volonté a toujours le sens moral du reproche. Il faut donc que le sujet soit de mauvaise foi quant à son manque de volonté pour à la fois être à l’origine du choix et se penser comme soumis à ce choix alors qu’il ne l’est pas. Or, comment est-ce possible puisque cela revient à dire que le sujet à la fois trompe et donc se sait trompeur et est trompé, et donc ne se sait pas trompé ? N’est-ce pas purement contradictoire ?
Ce serait le cas si le projet que le sujet est avait le mode d’être d’une chose. Il est une existence, c’est-à-dire une conscience qui vise à être ce qu’elle n’est pas alors que la chose est tout ce qu’elle doit être. Le sujet fait librement de lui-même ce qu’il est conscience d’être à chaque instant. En ce sens, le sujet ne peut pas ne pas choisir. Sartre a pu dire dans L’être et le Néant(1943) que nous sommes condamnés à être libres. Et c’est justement en tant que cette liberté pèse qu’il est toujours possible de choisir de ne pas se choisir. Le sujet alors se vise lui-même comme une chose. Disons qu’il prend au pied de la lettre la formule de Rimbaud « Je est un autre », en interprétant son propre choix comme étant une réalité qui s’impose à lui. C’est là le sens de l’expression « manquer de volonté ». Car, la volonté, c’est précisément choisir et assumer le choix que nous avons fait de notre vie.


Disons donc pour finir que le problème était de savoir s’il est possible de découvrir le sens de l’expression commune « manquer de volonté » dans la mesure où elle semble contradictoire et nécessaire à la fois. Il est apparu que son sens ne pouvait pas être de manquer de connaissance du bien puisque c’est le sujet qui est à la source du manque de volonté. L’introduction de la notion d’inconscient n’est pas non plus probante car sinon le sens moral et même le sens descriptif de l’expression disparaît. Il est apparu alors que le choix qu’est le sujet n’est pas volonté, il est projet. Mais le projet qui s’assume est volonté, le projet qui refuse d’être projet est précisément le sens de l’expression commune « manquer de volonté ».


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