« Je ne
me comprends plus » ou encore « je me sens étranger à moi-même »
entend-on souvent. D’où la question : que puis-je comprendre de moi ?
Dans la mesure
où je suis conscient de moi, où je suis responsable de mes actes, il n’y a rien
de moi que je ne puisse comprendre. Ce sont les autres que je cherche à
comprendre, car, leurs intentions m’étant inconnues, il me faut les retrouver à
partir des gestes, des actions ou des gestes qui sont les leurs.
Reste qu’il
n’est pas rare qu’on s’étonne soi-même. On considère alors qu’on pourrait avoir
à se comprendre de la même manière qu’on a à comprendre les autres. Ce qu’on
dit ou fait nous paraît avoir un sens mais un sens qui nous échappe.
On peut donc
se demander s’il y a des conditions qui permettent de déterminer ce que je peux
comprendre de moi.
Comprendre n’a
de sens que pour autrui, ce qui m’est étranger s’explique mais ne se comprend
pas sauf ce qui ressortit du sens qui naît de ce qu’il y a d’inconscient dans
le sujet.
La certitude
de mon moi m’est connue grâce à la conscience. C’est pour cela que Descartes en
faisait la première vérité pour un esprit qui doute de tout : « je pense donc je suis » écrit-il
dans la quatrième partie du Discours de
la méthode (1637). Ainsi, ce que je fais ou ce que je pense ne peut en
aucun cas m’échapper. Je peux rater ce que je fais mais non le sens de ce que
je fais puisque c’est un acte, c’est-à-dire ce qui résulte d’une intention qui
est mienne. Même l’acte involontaire a un sens qui est déterminé par le sujet.
L’involontaire se dit par contraste avec ce qui a été fait en connaissance de
cause. Je fais tomber un pot de fleur sans le faire exprès parce que je veux
attraper une balle est un acte involontaire en ce sens que ma volonté était
d’attraper une balle. Si quelqu’un est blessé, je puis être accusé de
négligence, mais non d’avoir voulu blesser. Si donc comprendre signifie prendre
avec, saisir la représentation par la conscience, je ne peux pas faire autre
chose que me comprendre. Mieux, il n’y a rien en moi entendu comme un être
conscient que je ne puisse comprendre. Mais, si comprendre s’oppose à ne pas
comprendre, je ne peux rien comprendre de moi parce que je sais toujours ce que
je fais. Autrement dit, je ne me comprends pas, je sais toujours immédiatement
ce que je vis.
Ce qui le
confirme, c’est que la compréhension au sens précis consiste soit à saisir
immédiatement ce qu’autrui signifie, soit à l’inférer après un travail
d’interprétation. Dans le premier cas, je comprends un propos, un geste, un
signe d’un autre. J’attribue à autrui une intention à partir de ce qu’il me
montre de la même façon que je lui montre ce que je pense en parlant, en
émettant des signes, etc. La différence entre moi et autrui implique qu’il est
le seul que je peux comprendre. Quant à moi, je saisis directement mon vécu. Tel
est le rôle de la conscience. On doit en ce sens opposer comprendre à expliquer
en suivant Dilthey (1839-1911) dans Le
monde de l’esprit (1926). Expliquer, c’est rendre compte d’un phénomène en
le ramenant à une loi qui le lie à d’autres phénomènes. On peut expliquer les
mouvements des planètes, les réactions chimiques ou les processus
physiologiques. Comprendre, c’est saisir le sens d’un esprit singulier même
s’il s’inscrit dans un collectif, groupe, société, État, culture, etc. C’est
que le collectif se distingue toujours d’un autre collectif. Ainsi la physique
ou la biologie me permet d’expliquer les forces qui rendent compte d’un fait,
par exemple la mort de Jules César (100-44 av. J.-C.) alors que l’histoire
implique de comprendre le sens ou les sens qui a animé l’action de ceux qui
l’ont tué. Et cette tentative de compréhension peut être erronée ou seulement
hypothétique s’il manque de documents. Quant à chacun d’entre les acteurs de
l’histoire, la conscience de leur vécu impliquait qu’ils ne pouvaient pas se
tromper sur eux-mêmes.
Cependant,
d’où vient que, parfois, il me semble que je ne me comprenne pas, en ce sens
que ce que je fais ou ce que je pense me paraît avoir une intention ou une
signification obscure ? D’où vient que mes intentions même puissent
m’apparaître à tel point obscures que je me demande ce que je veux
vraiment ?
S’exprimer,
c’est manifester physiquement ce qu’on veut dire. Or, justement, cette
dimension physique est ce qui produit des effets dans la pensée qui lui
échappent. L’esprit est alors conduit à tenter de les comprendre comme s’il y
avait quelqu’un qui voulait dire quelque chose. Alain, dans les Propos sur le bonheur (1925, 1928) en
donne des exemples significatifs. Ainsi, parle-t-il d’une nourrice qui croit
que les cris d’un enfant tiennent à sa volonté, voire à son hérédité jusqu’à ce
qu’elle trouve une épingle plantée dans sa peau. De même, Masséna, le courageux
maréchal d’empire, est effrayé par l’ombre d’une statue. Il n’y a rien à
comprendre dans les pensées qui se forment en moi par mon corps. Elles ne sont
que des interprétations dues à l’ignorance où je me trouve de moi-même. C’est
le corps en moi qui explique les signes apparents. C’est-à-dire que les pensées
sont des effets de causes corporelles selon le modèle qu’Alain reprend du Traité des passions (1649) de Descartes.
Chercher à se comprendre, c’est alors s’illusionner sur soi-même. Tel est le
propre de la pensée religieuse qui cherche une volonté mauvaise à la racine de
nos pensées obscures, voire qui l’attribue à un Autre, le malin. Reste qu’il y
a des idées qui ne peuvent s’expliquer par le corps. Peuvent-elles s’expliquer
ou faut-il les comprendre et comment ?
C’est la
société qui explique les apparents signes que ne peut expliquer le corps. En
effet, l’homme vit nécessairement en société. Il produit socialement son
existence. Aussi chacun noue-t-il avec les autres des rapports qui sont
nécessaires dans l’activité productive comme Marx le soutient dans la préface
de sa Critique de l’économie politique
(1859). Aussi, les idées que les hommes se font, sur eux, sur la société, sur
le droit, etc., ce que Marx nomme idéologie, sont déterminées par ce que les
hommes font. Chacun est donc traversé par des idées auxquelles il adhère sans
en connaître les causes. Elles peuvent lui paraît obscures et méritées une
interprétation. Mais ce serait accepter que chacun se comprenne à partir de ce
qu’il pense de lui-même et on peut avec Marx soutenir qu’on ne peut juger un
individu à partir de l’idée qu’il se fait de lui-même, ce qui est vrai pour
chacun de l’idée qu’il a de lui. Aussi, la conscience que chacun a de lui
dépend de la vie sociale et non l’inverse. Et de même, on ne peut juger une
époque sur la conscience qu’elle a d’elle-même. Il faut au contraire expliquer
la conscience y compris les contradictions qui créent des obscurités dans les
idées par les contradictions réelles qui traversent la vie sociale.
Néanmoins,
même si nombre de nos comportements et de nos idées peuvent s’expliquer, encore
faut-il commencer par les comprendre, sans quoi l’explication apparaît
impossible. Dès lors, que puis-je comprendre de moi s’il est vrai qu’il y a en
moi des idées que je n’ai pas vraiment formées et qui font que, selon le mot de
Rimbaud (1854-1891), « je est un
autre » (lettres du Voyant, c’est-à-dire lettre à Georges Izambard
[1848-1931] du 13 mai 1871 et lettre à Paul Demeny [1844-1918] du 15 mai 1871)
et qu’en même temps, nombre d’idées que j’ai de moi-même peuvent et doivent
s’expliquer plutôt que se comprendre ?
Quoi qu’il en
soit du corps et de ses effets sur notre pensée, l’inconscient psychique est
une hypothèse qui permet de donner un sens à l’idée que je peux comprendre de
moi ce qui m’échappe par un travail d’interprétation. Freud raconte dans le
chapitre 17 de son Introduction à la
psychanalyse (1917) l’histoire d’une de ses patientes, âgée de 30 ans qui,
lorsqu’elle était chez elle, courrait contre sa volonté. Elle allait ainsi de
sa chambre et à une autre pièce où elle se plaçait à un endroit déterminé,
appelait sa femme de chambre, puis reprenait sa course. Elle ne comprenait pas
pourquoi elle agissait ainsi. Aucune explication de type physiologique
n’expliquait la série précise d’actes. Aucun trouble ne pouvait rendre compte
du fait que ses jambes exécutaient les mouvements de la course contre sa
volonté, contre son intention. Et c’est ce qui la conduisit à consulter en vue
de se comprendre elle-même. Elle finit au cours des entretiens avec Freud par
se rappeler sa nuit de noces, dix ans plus tôt avec un mari âgé et impuissant
qui fit plusieurs allers et retours sans succès de sa chambre à la sienne. Au
petit matin, il fut même maladroit pour verser de l’encre rouge sur le lit pour
faire croire à sa réussite à la femme de chambre. Elle finit par indiquer à
Freud qu’elle se plaçait toujours derrière une tache sur un tapis lorsqu’elle
appelait la femme de chambre. Elle et Freud comprirent alors qu’elle rejouait
sa nuit de noces, qu’elle essayait de la réussir. C’est donc le sens du désir
dans la mesure où il est inconscient parce qu’il se heurte aux interdits
sociaux que je peux comprendre de moi, parfois directement comme ce savant qui
« oublia » d’aller à son mariage, ce qui lui fit comprendre qu’il ne
désirait pas se marier, parfois indirectement grâce à un thérapeute. Autrement
dit, l’insertion du sujet dans une culture produit en lui de l’inconscient. Où
se situe la limite de la compréhension dans le sujet ?
Si on fait
avec Freud l’hypothèse d’un inconscient psychique (cf. Métapsychologie, III Inconscient, § 1, 1924), c’est parce que nos
intentions n’ont pas toujours l’évidence ou l’immédiateté que nous leur prêtons
rapidement. Et c’est aussi parce qu’elles ne peuvent s’expliquer, c’est-à-dire
être simplement ramenées à des causes. Le “sujet” se trouve ainsi en quelque sorte
séparé de lui-même car, si ses désirs aspirent en quelque sorte à accéder à la
conscience pour être réalisés, ce par quoi ils s’opposent aux exigences
sociales est refoulé par l’éducation. C’est ce refoulé qui, passant en quelque
sorte de façon détournée dans la conscience, exige d’être compris. C’est lui
qui est la source de toutes ces idées obscures qui résistent à la saisie de la
conscience comme à l’explication physiologique.
Bien
évidemment, comme ce que je peux comprendre de moi est, par définition, ce qui
peut être un sens vrai ou un sens faux, la dite compréhension demeure
hypothétique. Le thérapeute comme moi-même, non seulement sommes soumis aux
signes qui exigent d’être compris, mais de telle sorte qu’il n’y a personne
pour garantir que la compréhension est exacte. Aussi, de même que dans les
sciences expérimentales, une expérience corrobore une hypothèse, c’est-à-dire
échoue à montrer qu’elle est fausse comme Karl Popper l’a montré dans sa Logique de la découverte scientifique
(1934), de même une interprétation et la théorie sur laquelle elle repose ne
peut qu’être hypothétique et l’interprétation est corroborée si et seulement si
elle est construite de telle façon qu’il soit possible de la mettre en défaut.
Disons donc
pour finir que le problème était de savoir ce que je peux comprendre de moi
étant données les pensées obscures qui me paraissent miennes et pourtant
étrangères en même temps. Il est d’abord apparu que seul autrui pouvait être
compris en ce sens que je cherche ses intentions à partir des signes qu’il émet
en m’appuyant sur la conscience de mon vécu qui elle, est indubitable. Dès
lors, l’obscur en moi, c’est ce que j’ai à expliquer, par mon corps ou par mon
insertion dans la vie sociale. Il n’en reste pas moins vrai qu’il reste, après
explication, ce qui y est rebelle. C’est là où l’hypothèse de l’inconscient a
son sens. Elle permet de dégager une sphère qui m’appartient tout en m’étant
étrangère et que j’ai à comprendre tout comme si j’étais un autre pour
moi-même, compréhension qui demeure fondamentalement hypothétique.
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